apprendre à désapprendre...

Publié le par elizabeth971

« eh bien je dirai que tout cela a commencé au moment de quelque chose qu'on a appelé la Guerre Civile, même si notre livre de lois affirme que ça s'est passé avant.

Le fait est que nous étions plutôt mal partis jusqu'à ce qu'apparaisse la photographie. Ensuite, il y a eu le cinéma au début du XXème siècle. La radio. La télévision. On commençait à avoir des productions de  masse.»

 

Montag était assis sur le lit, sans bouger.

 

« Et parce que les choses étaient des choses de  masse, elles devenaient plus simples. » dit Beatty. « Autrefois, les livres plaisaient à  des gens peu nombreux, ici, là, partout. Ils pouvaient se permettre d'être différents il y avait beaucoup de place dans le monde (il était vaste). Mais ensuite, le monde devint plein de bouches, d'yeux, d'épaules. La population avait doublé, triplé, quadruplé. Les films, les radios, les musiques se nivelaient vers le bas pour devenir une sorte de soupe normalisée, tu me suis ? »

 

« Je pense que oui. »

 

« Visualise les choses. Il y a eu l'homme du XIXème siècle avec ses chevaux, ses chiens, ses carrioles, ça n'allait pas vite. Ensuite, au XXème siècle, on a mis le film en accéléré : on a raccourci les livres ; on les a condensés, résumés. Il y a eu les tabloïds : on n'a besoin de rien d'autre que d' un gag, d'une chute. »

 

« D'une chute » approuva Mildred.

 

« On a coupé les classiques de façon à ce qu'il ne dépassent pas quinze minutes pour les programmes de radio; on les a encore coupés pour qu'ils remplissent une colonne lue en deux minutes ; à la fin, ils n'ont plus fait qu'une ou deux lignes dans un résumé de dictionnaire. J'exagère bien sûr. Les dictionnaires servent à faire des références. Mais nombreux étaient ceux qui ne savaient de Hamlet rien d'autre qu'un résumé d'une page dans un livre qui annonçait en couverture    : « maintenant, enfin, vous pouvez lire tous les classiques ; soyez dans le coup ! »

Tu comprends ? De l'école maternelle au collège et de nouveau à la maternelle ; voilà ton passeport intellectuel sur les cinq siècles passés. »

 

Mildred se leva et commença à bouger dans la pièce, prenant des choses et les reposant. Beatty ne fit pas attention et continua :

 

« Accélère le film, Montag, vite. Clique, pique, vois, maintenant, vite, ici, là, rapide, rythme, haut, bas, dedans, dehors, pourquoi, comment, qui, quoi, où, eh ? Uh ! Bang ! Smack ! Beigne ! Bing ! Bong ! Boum ! Résumés de résumés, résumés de résumés de résumés. La politique ? Une colonne, deux phrases, un titre ! Ensuite, dans le ciel, tout disparaît ! L'esprit de l'homme est un tourbillon si rapide sous les mains des éditeurs, des exploitants, des journalistes, que le centrifuge évacue tout ce qui n'est pas nécessaire, tout ce qui est du temps perdu ! »

 

« Le temps passé à l'école est raccourci, la discipline relâchée ; la philosophie, l'histoire, les langues sont abandonnées ; la langue maternelle et l'alphabet sont graduellement, graduellement négligés, finalement, presque complètement ignorés. La vie est immédiate, le boulot compte, le plaisir trouve naturellement sa place après le travail. Pourquoi apprendre autre chose que appuyer sur un bouton, un interrupteur, autre chose que savoir utiliser les notions de bases ? »

 

 [...]

 

« Davantage de sport pour chacun, d'esprit de groupe, d'amusement, et tu n'as plus besoin de penser, hein ? Organiser et organiser et superorganiser de super-super sports. Ajouter des dessins dans les livres. Des images. L'esprit s'abreuve de moins en moins. Impatience. Autoroutes pleines de monde allant quelque part, quelque part, quelque part, nulle part. Des stations d'essence. Des villes transformées en motels, des gens devenus nomades allant de place en place, suivant les marées, habitant le soir dans la chambre où tu as dormi à midi et où je dormais la nuit d'avant. »

 

 

 

 

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