Et nous boirons du porto en septembre

Publié le par elizabeth971

Maman ce matin, au téléphone, me parlait de mon second fils, le petit, celui qui a 24 ans, qui a une famille et un travail de vigneron.

Sa vie a basculé dans le positif, le constructif et, d’une certaine façon, le bonheur même si on espère toujours un peu mieux, un peu plus. Peut-être qu’un jour, plus tard, alors qu’il aura (j’espère) beaucoup évolué professionnellement, il se souviendra de cette période qui à ce moment-là, lui semblera être le meilleur moment de sa vie à l’exception de son enfance (enfance merveilleuse dans le jardin de sa grand-mère !) ?

Aujourd’hui et depuis avant-hier il est au Portugal et nous pensons à lui avec tendresse. Il est en voyage d’étude avec ses collègues et ses patrons. Tous les trois ans, son entreprise leur offre un voyage dans un pays d’Europe où ils visitent des vignes. Là, au Portugal, c’est le Porto qu’ils étudient et il ramènera des bouteilles de bon Porto (bien empaquetées, j’espère car ils voyagent en avion). Comme il a grossi ces dernières années et que depuis quelques années, il vit dans les vignes, il a fallu, en urgence, acheter des vêtements, genre pantalons de ville et chemises car, pendant trois jours, ils vivent dans un hôtel et mangent au restaurant. J’ai dû lui envoyer de l’argent pour cet « extra ».

Je lui ai dit « fais attention à ne pas te faire voler tes affaires (appareils divers) » Il m’a répondu « tu verrais l’équipe…On est tous des vignerons épais. Personne n’osera s’approcher de nous. » Je crois qu’il est le plus jeune…Et le moins épais.

 

Nous parlions de lui avec émotion au téléphone avec maman, nous demandant ce que ce voyage va lui apporter de nouveau.

Voilà presque deux ans qu’il est arrivé en Gironde, a été très vite remarqué par les patrons du château dans lequel il travaille maintenant, a été embauché.

Quand ils l’avaient rencontré la première fois, ils avaient montré qu’ils le trouvaient intéressant parce qu’il était jeune et courageux dans un travail physique mais étonnés qu’il ait choisi de travailler comme ouvrier agricole alors qu’il a le bac et rédige très bien les lettres. Dans un des premiers contacts, on lui avait dit « on a des projets pour vous. »

Quels peuvent bien être les projets qu’ils avaient alors ? Mystère. Ils semblent bien les avoir oubliés. Voilà un an que mon garçon est titulaire de son poste. Et maintenant, que va-t-il arriver ? Va-t-on lui proposer de monter en grade, de changer de poste, d’évoluer ? Ce voyage au Portugal va-t-il être bénéfique à sa carrière ? Nous rêvons. Nous rêvons encore.

Maman me parle d’elle, comparant les évènements déclencheurs de sa vie à ceux de la vie de son petit-fils.

Elle me dit « je vais te parler de moi, encore… » Je lui réponds « mais oui, parle de toi, il vaut mieux parler de soi que laisser les autres le faire. » Elle me dit : « ma carrière a évolué à des moments inattendus, par des évènements inattendus. J’avais été professeur de la Ville de Paris dans ma jeunesse et quand je me suis mariée pour partir en Tunisie, puis à Bordeaux, j’ai perdu le bénéfice de mon concours et ce sont des évènements apparemment anodins qui ont fait que j’ai été embauchée dans une école privée pour quelques mois, puis, grâce à cette première expérience, dans une autre plus importante dans laquelle je ne travaillais que deux heures par semaine au début…C’est grâce à ces petites aides, ces petites opportunités que j’ai pu tout recommencer et que j’ai eu le CAPES après cinquante ans et que j’ai, maintenant, une vraie retraite. On ne sait pas ce qui va arriver dans la vie et quelquefois, un tout petit évènement déclenche quelque chose de très important à condition toutefois qu’on fasse un geste, qu’on ose écrire une lettre, qu’on ose s’inscrire…Ce n’était pas rien, tu sais, de m’inscrire à l’examen d’entrée à l’université puis à l’université après cinquante ans…. »

Elle m’a parlé d’autres choses, celles sur lesquelles elle revient toujours parce quec’est ça, l’histoire de sa vie : cette carrière qu’elle a failli ne pas réaliser parce que ses parents l’ont empêchée de passer le bac, cette carrière qu’elle a faite elle-même à l’âge où tout le monde laisse tomber, cette carrière en laquelle ses frères n’ont jamais cru. Ils n’ont jamais cru qu’elle avait vraiment été reçue au CAPES, qu’elle avait vraiment été professeur. « Ils m’ont méprisée toute ma vie. » « Nous, tes enfants, nous savons ce que tu as fait, maman. On t’a vue travailler et on a vu tes résultats. »

 

Un sujet en amène un autre. Dans nos conversations téléphoniques avec maman, on parle souvent des mêmes sujets : les enfants (les miens). Sa vie. Les humiliations que sa famille lui a fait subir et qu’elle ne veut pas que mes enfants subissent à leur tour.

Toutes ces choses que sont sa vie, la mienne, celles de mes enfants, se mélangent, se confondent.

Tout ce qu’elle a vécu semble avoir un écho dans ce que nous vivons nous-mêmes et les révélations qu’elle me fait maintenant, que je connaissais déjà pour la plupart mais qui se présentent chaque fois sous un jour nouveau sont comme les pièces d’un puzzle géant qui représente notre famille sur cinq ou même six générations : de ses grands-parents à mes enfants. Un puzzle qui, s’il était un jour complet, pourrait servir de code, de bible familiale pour nous éviter, peut-être de retomber dans les mêmes écueils ou pour nous aider à comprendre pourquoi nous y sommes tombés.

Les souvenirs que maman me raconte au téléphone un peu chaque jour sont une sorte de testament ou plutôt de cadeau que j’essaie de recueillir.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article