L'abeille solitaire et le bourdon asiatique

Publié le par elizabeth971

Ce matin, j’étais à pied. Personne ne m’a prise en stop en cours de route, ce qui est de plus en plus rare car ils sont de plus en plus nombreux à s’arrêter pour m’emmener…On ne me prend pas en stop, en fait, puisque je ne tends pas le pouce. On s’arrête pour m’emmener. Je fais des rencontres. Ce sont souvent des gens que je connais plus ou moins qui s’arrêtent pour m’emmener. Des collègues, bien sûr, mes aussi de vagues connaissances. Ça dépend aussi du sens dans lequel je marche. Quand je marche vers la maison, beaucoup de gens me connaissent ou connaissent la famille de mon doudou et s’arrêtent pour moi. Je ne prends le bus que rarement maintenant et je ne marche qu’une partie du chemin.

Ce matin, j’étais à pied, donc, sur les trois derniers kilomètres avant mon travail. Je suis passée devant la maison de Pierrot. Autour d’un panneau blanc sur lequel il y a écrit, « Paix à ton âme, Pierrot », il y a des fleurs tressées sur la grille et, en bas, des bouquets de fleurs et des bougies éteintes par la pluie. Car il a plu cette nuit. La grille est fermée. Les chiens ne seront plus là à attendre leur maître. C’est joli de voir les fleurs sur la grille, mais c’était plus joli de voir les chiens remuer la queue et se réjouir de voir, au loin, leur maître arriver.

On ne sait toujours pas pourquoi Pierrot s’est donné la mort. Selon moi, mais ça reste une hypothèse à moi, c’est sa propre philosophie de la vie qui l’a conduit à terminer de cette façon. Sa philosophie de la vie, c’est ce qui compte le plus, pour moi, dans son histoire. Imaginez quelqu’un qui a refusé la société telle qu’elle existe autour de nous, telle que nous la vivons tous les jours, vous et moi…Et nous pestons contre elle, nous la vomissons, nous écrivons des commentaires sur internet dans nos blogs, dans les forums pour dire que nous la détestons, cette société. Mais nous n’agissons pas. Lui, il a agi. Et il a commencé à agir il y a longtemps. Il est lui-même l’expérience de ce dont nous parlons si souvent : le retour à une société plus saine, plus proche de la nature, sans technologie. Sans voiture. Il a été l’expérimentateur suprême, le décroissant, le consommateur zéro. Quand il était à pied sur le bord de la route, paraît-il, on s’arrêtait souvent pour l’emmener en voiture là où il souhaitait aller mais il refusait toujours. Il refusait de monter dans les voitures. Etait-il « en retard » sur le reste de la société, inadapté à la modernité ? ou était-il en avance sur nous tous ?

J’ai déjà parlé ici d’un livre remarquable écrit au début du XXème siècle, la Vie des abeilles, Par Maeterlink. C’est un livre de biologie. Un excellent livre de biologie. Certainement dépassé sur certains points en tant que livre de biologie. Je ne peux pas le dire n’étant pas biologiste. Mais pour les non biologistes comme moi, ça reste tout à fait intéressant comme livre de biologie. C’est aussi un livre de philosophie. Et sur ce plan-là, je ne crois pas qu’il soit dépassé. L’un de mes passages préférés (il y en a beaucoup) concerne l’abeille solitaire dont j’ai oublié le nom. Il s’agit d’une abeille antique dont les ancêtres existaient avant l’abeille en ruche. C’est-à-dire que cette abeille qui existe toujours (du moins à l’époque de Maeterlink) coexiste avec les abeilles qui ont évolué en société, en ruche. Disons que ce qui se passe, serait que l’abeille ancêtre, avec son comportement ancien existe en même temps que l’abeille moderne qui a eu, il y a longtemps, très longtemps, une évolution sociétale et qui continue de vivre sous cette forme sociétale que nous lui connaissons, que les grecs anciens connaissaient et nos ancêtres plus anciens encore. Et maintenant que tout change dans notre société, que l’homme est menacé par l’homme qui a évolué sous forme de ruche mondiale (ce qu’on appelle la mondialisation) que la nature est menacée par l’homme, que les abeilles en ruche sont menacées par le comportement de la ruche humaine (qui a malencontreusement laissé entrer en France un bourdon asiatique qui s’attaque à toutes les ruches françaises et menace l’Europe entière), on peut se demander qui est en avance, la ruche ou l’abeille solitaire si elle existe encore ? Car l’abeille solitaire qui peut survivre toute seule, sans la ruche, a des chances de ne pas être vue par le bourdon asiatique et de continuer son humble vie….

Il n’en reste pas moins que, selon moi, c’est la ruche administrative qui a poussé Pierrot, l’abeille solitaire, le résistant parmi les résistants, à se donner la mort. Ou plutôt, ceux qui profitent de la ruche administrative et de l'abeille solitaire en même temps. L’administration des impôts, peut-être, aurait fait pression sur Pierrot pour qu’il paye des taxes foncières et d’habitation sur des terrains qui lui appartenaient mais qu’il n’exploitait pas, qu’il avait laissés à des squatters sans scrupules, des squatters qui n’auraient jamais eu la décence d’aider au moins Pierrot à payer ses impôts….Des bourdons asiatiques ?

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