jung et moi
En ce moment, je suis passionnée par la lecture de Jung, un psychiatre extraordinaire mais qui n’est pas au dessus de tout soupçon (on dit qu’il était raciste). Mais il y a tellement de choses différentes qui définissent l’être humain et l’âme humaine que se dire que soi, on se place au-dessus de Jung et qu’on ne lira pas ses écrits parce que sur certains points il aurait été jugé par certains comme ayant appartenu pour certaines de ses idées à quelque chose qui est mal, c’est se donner un rôle de moraliste, de donneur de leçons. C’est avoir des préjugés.
Justement Jung nous apprend à penser sans avoir de préjugés.
La pensée de Jung dans « l’homme à la découverte de son âme » est quelque chose de fascinant. J’ai fini hier soir l’avant-dernier « livre » de cette œuvre. Il y est question de l’interprétation des rêves (travail pour lequel Jung a une démarche très différente de celle de Freud), de l’inconscient et du conscient. Il y est question aussi de la mort et de ce qui reste de la personne une fois qu’elle est morte. Et il y est question de l’âme et de Dieu. Je n’ai pas compris la moitié de ce que j’ai lu dans ce « livre » mais j’ai eu l’impression d’approcher une partie de la pensée de l’auteur, j’ai commencé à entrevoir ce que pouvait être l’âme ou plutôt ce que Jung pense que pourrait être l’âme. J’ai eu la sensation de quelque chose de magnifique en lisant les dernières phrases du « livre » et pourtant, mon esprit ne comprenait pas réellement. Bien sûr, il faudra que je relise ce passage pour essayer de le comprendre avec mon intellect.
C’est quoi, l’âme ?
Pour ceux qui y croient, l’âme c’est ce qui « survit » à notre enveloppe corporelle une fois que nous sommes morts. Mais est-ce que « tout » en dehors de l’enveloppe corporelle survivrait ? Est-ce que nos pensées, nos souvenirs survivraient ? C’est là que ça devient plus subtil. Nos pensées, nos souvenirs, nos attachements, nos peurs, nos jalousies, nos obsessions du pouvoir sur autrui, tout ça, ça appartient au « moi » que l’on a construit pendant sa vie et qui est constitué de tout un tas de choses conscientes (ce qui est conscient c’est ce qui est dans ma conscience à un moment précis) et inconscientes. Est-ce qu’on peut dire que tout ça c’est « l’âme » ?
En fait, non.
Alors ?
Alors, qu’est-ce qui reste de moi après ma mort si j’ai enlevé la plus grande partie de mon conscient et de mon inconscient parce que tout ça est une construction qui n’a de raison d’être que dans l’espace et le temps d’une vie ?
C’est là que ça devient intéressant.
Parce que l’âme, elle n’a finalement pas grand-chose à voir avec ce que nous croyons être nous-mêmes et avec ce que les autres pensent que nous sommes nous-mêmes.
Qu’est-ce que l’âme ?
Il faut avoir lu plus de deux cents pages du livre de Jung pour se rendre compte qu’une fois qu’on est arrivés à peu près au bout de l’analyse de soi et qu’on a procédé par élimination à enlever tout ce qui constitue la construction d’une vie, il ne reste rien de cette vie mais quand même, on en a le sentiment, un petit quelque chose. Mais quoi ?
Je lisais la semaine dernière l’article de Dexter sur sa tante et sur la maladie qui est en train d’emporter sa tante. Dexter décrivait dans son article tout un environnement qui le ramenait à ce que sa tante avait été pour lui, dans la construction de sa vie à lui, sa vie de petit garçon vivant à la campagne. Que reste-t-il de sa tante pour lui ? Des souvenirs de la vie à la campagne et un savoir-faire à elle. Un savoir-faire merveilleux, celui des rillettes : en pensant à sa tante, Dexter se souvient d’une sensation, le goût des rillettes de son enfance…
Tu sais, Dexter, tu n’as pas lu Proust à cause de ses phrases trop longues et aussi parce que tu as peut-être un a priori concernant Proust, mais c’est de ça qu’il parle, Proust, dans « à la recherche du temps perdu ». Et l’histoire du goût de la madeleine trempée dans du thé qui lui rappelle quelque chose de son enfance, c’est assez proche de ton histoire de rillettes.
Revenons-en à Jung, à l’âme, à la mort et à ce qui reste de nous après la mort. Pour les autres (qui restent) et pour soi-même (le mort). Que reste-t-il une fois qu’on a éliminé la « construction de la personne » ?
Jung dit que quand on fait de la psychologie, on fait aussi de la philosophie et de la théologie. Tout ça, ça va ensemble.
Mon oncle est mort il y a quelques semaines, c’était quelqu’un de bien, quelqu’un avec une vie propre, sans défauts apparents, sans grosses bêtises. Quelqu’un qui a eu un rôle professionnel important et sérieux et en même temps, qui avait tout un tas d’activités de loisir qui lui étaient propres. Il s’intéressait à l’astronomie ; il aimait faire des films familiaux ; il nous avait construit, dans la maison familiale où nous passions nos vacances, une scène de théâtre avec un rideau rouge et des projecteurs ; il construisait tous les ans une crèche de noël avec une thématique qu’il choisissait.
C’était le frère préféré de maman.
Maman est une vieille personne : elle a plus de quatre-vingts ans. Elle est encore valide et intelligente. Un peu bloquée aussi mais c’est normal à son âge. Sur le plan religieux, elle est croyante et en même temps elle ne l’est pas. Elle croit parce qu’il faut croire mais tout ce qui est un peu magique, pas très rationnel, elle n’y croit pas vraiment. Elle est chrétienne parce qu’il faut être chrétien. Elle croit en l’existence de Jésus, en son histoire, en sa pensée très proche de celle des philosophes grecs, tout ça. Mais quand on en arrive à Dieu et aux prières et tout ça, elle n’a pas d’opinion. L’âme et ce qu’il en reste après la mort, je ne sais pas ce que ça veut dire pour elle. Nous parlons souvent de psychologie, maman et moi (au téléphone surtout) mais elle ne croit pas beaucoup à ces trucs-là. Les analyses que font les gens de ma génération à l’issue desquelles on vous dit immanquablement que tout est de la faute de votre mère (c’est ce que dit maman des psychiatres), ça ne lui plait pas beaucoup.
J’essaie de présenter la psychiatrie à maman sous un autre jour. Je lui parle de mes trucs de développement personnel. Je me dis qu’elle doit quand même s’apercevoir que je suis moins cinglée qu’avant, moins suicidaire et que, depuis trois ans je suis casée avec un gars gentil avec qui je coule des jours tranquilles. Elle doit quand même s’en rendre compte que je vais mieux. Est-ce qu’elle ne se dit pas que ça pourrait avoir un rapport avec toutes les recherches que je fais, tous les livres que je lis ?
Quand je dis que je lis des livres, tout va bien. Mais quand je commence à parler de « spiritualité » et de « méditations », elle décroche. C’est pas très catholique tout ça. Elle se méfie.
Elle refuse.
Voilà que mon oncle est mort et que maman est allée à l’enterrement avec mon frère et mon fils aîné.
Elle m’a raconté tout ça au téléphone : la cérémonie à l’église et les histoires que mes cousines racontaient à propos de leur père, les poésies écrites par mon oncle (tiens, il écrivait aussi des poésies ?) que mes cousines ont lues pendant l’office, tout ça.
Et puis, maman me dit : « j’ai un peu honte parce que j’ai été heureuse quand on est allés au cimetière. » « pourquoi as-tu honte ? » « parce que, quand on enterre son frère, on doit être triste. j'ai honte d'avoir été heureuse. ».
Et puis, elle s’est mise à me raconter quelque chose qui lui est arrivé, à elle qui ne prie jamais et ne croit pas à mes trucs de spiritualité et de méditations bouddhistes ou autres… Elle me dit : « On était tous dans le cimetière et on marchait. A un moment, au moment où je suis passée devant la tombe de ma grand-mère, j’ai ressenti une bouffée de bonheur et j’étais vraiment bien, vraiment très bien.»
Elle m’a dit qu’elle n’en avait pas parlé aux autres parce qu’elle a vraiment honte.
Plus tard, j’ai demandé à mon fils aîné s’il avait vu quelque chose. Il m’a dit « oui. Elle avait l’air heureuse. »
Un truc qui ne s’explique pas. Qui peut avoir un rapport avec le cerveau droit. Ou avec l’âme. Peut-être que c’est plus ou moins la même chose tout ça. Quelque chose d’indéfinissable, d’incompréhensible sur le plan intellectuel. Quelque chose qui n’a rien à voir avec le moi et toutes ses constructions. Et ça, c’est fascinant.