L'art du paysage
D’abord, je mets du bleu. Du bleu d’outremer que je mélange avec du blanc.
Avec ce bleu et ce blanc, je redessine la première esquisse qui a été faite au crayon. Le bleu représente les ombres et le blanc la lumière. Il pourrait très bien rester comme ça, bleu et blanc, jusqu’au bout. . ça ferait un tableau bleu et blanc, comme une photo noir et blanc.
Mais pour que ça fasse un tableau, il faut passer plusieurs couches de bleu et de blanc. Peut-être cinq, peut-être dix, peut-être cinquante…. Au fur et à mesure qu’on rajoute des couches, la ligne s’affine dans le dessin. On pourrait en rester au bleu et blanc et ça serait très joli. Mais je m’ennuie, en bleu et blanc. Je suis impatiente de passer à la couleur suivante.
Alors, je mets, par exemple, du rouge. Un rouge un peu carmin. Si j’en mets juste un peu, ça fait du violet, dans les parties ombrées en bleu et du rose dans les parties blanches. Il y a du rouge dans tous les paysages. Le bleu, c’est évident : il est nécessaire pour le vert du feuillage et le marron des troncs et, combiné avec le blanc, il peut participer à faire le ciel, s’il y a du ciel, l’eau, s’il y a une rivière. Le rouge semble plus insolite. Pourtant, il est presque partout. Même dans les verts qui tirent parfois un peu sur le marron.
C’est difficile de peindre un paysage. On risque si souvent de faire du marron….J’avance très lentement dans l’ajout des couleurs pour éviter, justement, ce marron. Le vert trop vert est tout aussi dangereux. Je rajoute une couleur après l’autre. Après le rouge, je peux ajouter l’ocre jaune. Avec du bleu et du rouge, il fera du marron, le fameux marron que l’on veut éviter de répandre sur l’ensemble du tableau. Je l’ajoute avec précaution quand il s’agit de faire du marron. Dans les feuillages, je mélange l’ocre à du blanc et ça donne une sorte de jaune Avec un peu de bleu en plus, on aura une sorte de vert. Le vert, le vert clair, je l’ajoute après mais il faudra toujours le mélanger avec du bleu ou du blanc pour rester dans l’harmonie.
Au fur et à mesure que les couleurs s’ajoutent et que les couches se superposent, le dessin lui-même devient plus précis, plus joli. J’avance par petites touches, par petits mélanges. Le jaune clair vient à la fin. Je veux dire par là que c’est la dernière couleur que j’ajoute mais ce n’est pas fini quand j’ai mis le jaune. Il faut tout réajuster en permanence. Repasser sur presque toutes les couleurs déjà placées pour ne pas risquer de rater une harmonie. Je ne peux pas décider, au début, de ce qui se passera dans mon tableau.
Tout se fait au fur et à mesure à partir d’un modèle, d’une décision que j’ai prise concernant ce modèle et du premier fond en bleu et blanc que j’ai mis sur le papier. Même ce premier fond, je ne suis pas sûre de le garder tel quel.
Tout se transforme au fur et à mesure.
Mais il existe des constances dans ma technique. Elle fonctionne plutôt bien, ma technique. Je ne l’ai pas inventée de toute pièce : Léonard de Vinci commençait par du blanc mélangé à du bleu.
Les couleurs que j’utilise sont toujours les mêmes avec parfois une petite fantaisie mais si je n’avais que six tubes de peinture je m’en sortirais : blanc, bleu d’outremer, rouge carmin, vert clair, ocre jaune, jaune clair. Pas de noir : il se fabrique petit à petit avec le mélange de couleurs. On peut l’ajouter à la fin mais il est optionnel. Dans une marine, je rajoute un bleu plus clair, le bleu primaire, qui permet de faire une différence entre le ciel et la mer.
Le paysage que je représente en ce moment est celui dont je parlais au mois de juillet. Une sorte de grand jardin d'une ancienne habitation avec, en premier plan, un arbre, très grand, dont le tronc est couvert de grandes feuilles dont les tons tirent sur le bleu, le violet, le rose. J’en suis à la version 4 ou 5. D’abord, il y a eu le dessin qu’on a fait sur place au fusain sur feuille de papier kraft. Une fois chez moi, j’ai ajouté de la couleur à ce dessin : des pastels. Comme c’était joli, j’ai recommencé le tableau sur du papier kraft mais avec des crayons de couleur, cette fois, pour faire des dessins plus fins. Ensuite, j’ai recommencé (un détail du tableau) sur une grande feuille de papier à dessin blanc, au crayon de couleur. J’ai recommencé le même détail sur chemise cartonnée bleue, en peinture à l’huile. Et maintenant, en grand, sur papier canson en 50x70, en peinture à l’huile. En fait, je risque de passer l’année sur cette affaire sauf si je suis satisfaite ou fatiguée du sujet quand j’aurai fini ce grand tableau. Le sujet en lui-même est difficile car il est composé à partir de plusieurs photos qui ne sont pas toutes prises du même angle. Il y a donc une reconstruction du sujet à créer.
Ce n’est pas facile, l’art du paysage.