Le monde merveilleux d'une fonctionnaire
J’ai demandé à une de mes collègues qui s'y connaît mieux que moi en syndicalisme dans quelle mesure je pourrais faire grève jeudi. La réponse qu’elle m’a donnée est assez compliquée.
C’est que tout est assez compliqué chez les fonctionnaires. Et encore plus chez les fonctionnaires « territoriaux » (ce que je suis) qui vivent un système bâtard qui tient un peu du droit public, un peu du droit privé. Apparemment, c’est plus simple que je ne fasse pas grève parce que, comme je suis de catégorie « A », j’ai, si j'ai bien compris, un devoir de réserve qui m’empêche d’aller sur les barricades et je suis censée rester sur mon lieu de travail les jours de grève pour organiser ceux du personnel qui sont là même si je déclare être gréviste. Je n’ai pas tout compris. Donc, je ne fais pas grève, c’est plus simple.
Encore une fois, je me pose des questions sur les avantages supposés des fonctionnaires.
La fonction publique, c’est la sécurité de l’emploi.
Ça, c’est un avantage qui ne bouge pas vraiment. D’ailleurs, l’emploi est tellement sécurisé dans la fonction publique que si vous décidez de quitter votre emploi de fonctionnaire, vous n’aurez pas d’Assedic puisqu’il n’y a pas de cotisation Assedic chez les fonctionnaires. Vous n’aurez pas non plus de parapluie doré. En revanche, vous pouvez prendre un congé sans solde pendant un an pour essayer de créer votre entreprise et, si vous avez respecté les clauses du congé sans solde, la fonction publique vous réintègrera dans le cas où votre entreprise n’aurait pas fonctionné.
Mais pourquoi, diantre, un gars privilégié comme le fonctionnaire voudrait-il quitter cette fonction extraordinaire ?
Eh bien, tout simplement, parce que le secteur public paye mal.
Je regarde souvent les offres d’emplois proposées sur notre forum de fonction publique territoriale. Il y a pas mal de petits contrats d’un mois, trois mois, six mois qui sont proposés pour des remplacements de personnes en congés de maternité ou pour des petites missions. Le salaire est en général de 1200 euros net par mois pour quelqu’un de niveau bac + 5. Et si c’est loin de chez vous, il faudra vous trouver un logement. Il sera à votre charge, votre logement. Il est vrai que cette personne, employée pour trois mois, ne sera pas fonctionnaire (puisque contractuelle) mais c’est juste pour donner une idée de nos salaires que je donne cet exemple.
Si un bac + 5 touche 1200 euros par mois, combien touche quelqu’un qui a le bac ou moins que le bac, me direz-vous ? Dans la fonction publique, comme ailleurs, c’est le SMIC. Dans le public, tous les postes commencent très bas. SMIC pour les moins diplômés. Pas beaucoup plus pour les diplômés. Les différences vont se creuser au fur et à mesure de la carrière.
Je suis entrée dans la fonction publique (Etat) il y a vingt quatre ans. J’étais plutôt diplômée : j’avais bac + 4 et un petit diplôme professionnel en plus. Je n’ai pas réussi les concours de niveau minimum bac + 3 mais un concours de niveau minimum bac, pour entrer dans la fonction publique.
Du coup, j’étais payée niveau bac. C’est ce qu’on appelle la catégorie B (et la catégorie C, c’est ceux qui sont recrutés par concours au-dessous du bac ou sans concours du tout).
Mon salaire net de catégorie B non titulaire juste reçue au concours était de 5100 francs.
Le supplément familial (j’avais un enfant) était de 30 francs je crois (ou 15 F). J’ai trouvé un loyer à 1500 Francs, un petit logement sous les toits. C’était dans un département, pas à Paris (à Paris, on a droit à une indemnité de logement qui reste très en dessous des frais réels de logement réel sur Paris). J’ai eu droit à des allocations de logement en tant que mère célibataire. J’ai essayé d’avoir mon enfant avec moi mais c’était très compliqué et j’ai fini par choisir de le laisser chez ma mère. Je faisais, deux fois par mois, mille quatre cent kilomètres (aller-retour) en train de nuit pour passer les week-ends avec mon enfant.
Au bout d’un an, j’étais titulaire, donc fonctionnaire et je gagnais deux cent francs de plus par mois. Ensuite, tous les trois ans, on reçoit le même type d’augmentation. Si un B reçoit deux cent francs d’augmentation par mois tous les trois ans, un C aura cent francs d’augmentation et un « A » aura trois cent ou quatre cent francs d’augmentation par moi. C’est comme ça que les écarts se creusent au fur et à mesure de la carrière.
Mais il y a aussi les postes à haute responsabilités qui permettront aux catégories A+ d’avoir aussi un logement de fonction et un véhicule de fonction. Tu me diras, Dexter, que les directeurs d’écoles primaires qui ne sont pas des A+ ont droit à un logement de fonction mais eux, ils font partie des postes traditionnels de la fonction publique « Etat ». Dans la fonction publique actuelle (qui est de plus en plus « territoriale »), il y a une grande variété de postes nouveaux qui n’existaient pas autrefois et qui n’ont pas hérité des avantages en nature puisqu’ils n’existaient pas autrefois. Seuls, ceux qui existaient autrefois ont véritablement « hérité » des avantages de leur fonction traditionnelle.
Moi qui suis maintenant de catégorie A (fonction publique territoriale), je n’ai aucun avantage en nature alors que les chefs de service (ici) ont souvent droit à un logement (spacieux) avec électricité, eau et téléphone fixe gratuits pour eux, une voiture avec un chauffeur pour l’entretenir et un téléphone portable et son forfait aux frais du contribuable. Il est vrai que les chefs de service ont des responsabilités qui justifient de tels avantages….Ou alors, les avantages sont tels qu’il est normal que les chefs de service se plient à certaines obligations comme rester très tard le soir, à des réunions de grands chefs…
La plupart des gens qui ne sont pas dans la fonction publique pensent que tous les A ont les mêmes avantages que ceux que je viens de décrire pour les chefs de services. C’est pourquoi les gens sont choqués de me voir marcher sur le bord de la route avec mon sac à dos aux heures où les bus sont trop espacés. « Qu’est-ce qu’elle peut bien faire de tout son argent de fonctionnaire privilégiée? » pensent certains.
Eh bien, avec tout son argent, elle entretient une famille d’enfants au chômage (en France) et elle paye son propre loyer et sa propre nourriture.
« Mais vous avez les quarante pour cent de vie chère, dans les DOM, ça vous fait un beau salaire ! », me dira-t-on. C’est vrai et c’est grâce à ces quarante pour cent que j’arrive à tenir à peu près. Quand j’avais une voiture, je devais payer plus cher en assurances, en frais de réparation que si j’avais été en France métropolitaine. Les shampoings aussi sont beaucoup plus chers. Beaucoup de choses sont beaucoup plus chères.
Les « A +» qui ont logement et voiture et tout le reste gratuit ont aussi droit aux 40 pour cent, c’est ça qui est exagéré (c’est un peu le beurre et l’argent du beurre) ; mais pour les autres, qui payent ce qu’ils consomment, ce n’est pas si scandaleux que ça qu’on ait droit à ça, d’autant plus qu’on doit payer nos billets d’avion pour aller voir nos familles en France….
Ce qui est scandaleux, c’est le fait que les gens qui travaillent dans le privé n’aient pas de prime à la vie chère (qui pourrait par exemple être allouée par l’Etat, quelque chose comme ça, pour que les petits patrons puissent s’en sortir) mais ma prime de vie chère à moi, je ne la trouve pas scandaleuse. Et le fait que j’entretienne mes enfants en France, je ne trouve pas ça si scandaleux que ça non plus. Ça le serait peut-être si, une fois que j’aurais payé tout ça, il me restait de l’argent à la fin du mois. De l’argent que je pourrais économiser, thésauriser, investir, défiscaliser…
Mais non, même pas ! Je suis dans le rouge tous les mois à partir du quinze.
Voilà. En ce jour de grève des fonctionnaires, je voulais apporter mon petit témoignage de fonctionnaire « privilégiée », d'autant plus privilégiée que je vis dans un DOM.
Merci à ceux qui m’ont lue jusqu’au bout.
C’est une performance de m’écouter me plaindre ainsi.