libre sans voiture
Hier, alors que je retournais chez moi à pied après mon travail, deux personnes, l’une après l’autre, m’ont posé la question : « pourquoi est-ce que tu n’achètes pas une voiture ? »
Derrière cette question il y a une forme de jugement. Quelque chose comme « Tu vois bien qu’il est nécessaire d’avoir une voiture puisque tu es là, comme un pauvre hère, avec ton sac à dos, à retourner chez toi à pied. »
Ces mêmes personnes qui utilisent leur voiture pour aller au travail (et faire d’autres choses, c’est vrai) sont par ailleurs des personnes adeptes du sport. « Faire son sport », dans le secteur où je vis, consiste à marcher ou courir sur la portion de route que j’emprunte pour revenir du travail. Des centaines de gens, tôt le matin ou le soir entre 16 heures et 19 heures - avant ou après le travail donc - se retrouvent sur cette route pour faire leur sport.
Ce qui étonne les gens, c’est le fait que j’ai décidé de faire de mon trajet de travail mon moment de sport. Certains trouvent ça incompréhensible, voire inacceptable.
Si une personne trouve le comportement d’une autre personne incompréhensible ou inacceptable (donc qui juge l’autre), il faut se mettre à la place de cette personne, celle qui juge l’autre. Elle juge l’autre parce qu’elle fait un travail de comparaison et se prend pour modèle : « moi, je vais à mon travail en voiture et ensuite je fais mon sport. C’est la norme. Tout le monde le fait, c’est donc ce qui convient. C’est bien. Refuser de faire selon la norme n’est pas bien. Ne pas aller au travail en voiture, c’est se mettre dans la situation des gens d’autrefois qui étaient trop pauvres pour payer un moyen de transport. Il ne faut pas avoir l’air pauvre. C’est antisocial.»
Les gens qui me posent cette question ont honte pour moi ou, tout simplement, ils me méprisent. Ils me ramassent sur la route par pitié. Moi, je leur dis : « merci. Mon bus est derrière mais grâce à vous, j’arriverai plus tôt à la maison. »
Hier, quand on m’a fait cette remarque, je n’attendais pas mon bus. Et là, il faut une petite explication : En juillet-août, ici, on n’a pas les horaires habituels, on fait la journée continue. On termine à 14 heures. Ça ne m’arrange pas vraiment car il fait très chaud à cette heure-là et que les bus sont plus rares qu’aux heures de pointe. J’avais, ce jour-là, choisi de marcher car le temps le permettait. Il tombait une petite pluie très fine qui me rafraîchissait au lieu de me gêner. Pourquoi ne pas marcher plutôt que d’attendre mon bus ?
Mais en agissant ainsi, en marchant sous la pluie fine sur la route déserte, je ressemblais à un pauvre hère et non à un sportif ou à une personne attendant son bus après le travail. Ça ne se fait pas.
Parler de mon bus qui serait arrivé de toute façon, c’est une façon de me justifier : « pourquoi aller au travail en voiture quand il existe des bus ? » dis-je.
On me répond : « les bus ne sont pas fiables ici. »
J’argumente : « ils sont surtout assez peu nombreux et les horaires sont un peu élastiques, mais à un quart d’heure près, ce n’est pas grave. »
En fait, en choisissant librement mon mode de vie, je dérange et quand on dérange, on est jugé, on doit se justifier. Comme au tribunal.
Etre libre, c’est un combat. C’est ne pas avoir peur du jugement des autres. C’est avoir la volonté de ne jamais flancher devant les arguments contraires.
Je ne fais pas la révolution. Je ne m’habille pas avec des motifs de têtes de mort. Je ne brandis pas de banderoles.
J’exprime ma liberté simplement en n’allant pas au travail en voiture.