pardon. Je déprime un peu. c'est que, vieillir, c'est triste.
Ma directrice est une personne joyeuse, âgée d’une bonne cinquantaine d’année (elle a quelques mois de moins que moi), pleine d’enthousiasme pour son métier et surtout pour tout ce qui est valorisant dans son métier : créer des expositions, des manifestations, acheter des livres anciens, publier des catalogues qui montrent que le service a bien travaillé et est plein d’énergie.
Ma directrice a une bonne image avec un certain nombre de personnes importantes de l’administration locale. Elle n’est pas vraiment jolie (nous ne le sommes plus à notre âge), ni élégante. Elle est petite et porte des chaussures plates. Mais elle plait à ses interlocuteurs, sans doute parce qu’elle sait rire avec eux.
Elle rit aussi quand les jeunes femmes qu’elle a recrutées, s’animent, pendant les réunions, se mettent à faire des digressions agrémentées de quelques fausses ironies qui ne donnent cependant jamais l’impression qu’elles pourraient ne pas admirer les idées de leur protectrice.
Elle rit aussi quand les filles font des mimiques copiées dans la téléréalité, répètent des blagues de Daphné Burkhi et esquissent un pas de danse ou poussent des cris de joie quand un dossier administratif a été accepté par l’administration supérieure.
Mais quand j’essaie d’intervenir, moi qui suis à cinq ans de la retraite, qui ne suis plus jolie, qui ne ris pas aux blagues des donzelles, qui ne me réjouis pas devant un succès administratif, elle me demande de ne pas dépasser un certain nombre de mots. « Je vous ai posé une question pour laquelle j’attends un oui ou un non. » me dit-elle « c’est que ce n’est pas si simple… » ai-je répondu. « Oui ou non » répète la directrice « c’est que j’essaie de vous expliquer… » « je n’ai pas le temps. Je veux savoir si c’est oui ou non. »
Puis, une fois qu’elle a sa réponse, elle donne à nouveau la parole à l’une de ses délicieuses courtisanes qui répéteront plusieurs fois la blague ou la flatterie qui a déjà tant plu à la directrice, et la réunion peut continuer dans la joie et la bonne humeur.
En dehors des réunions où elle ne peut pas ne pas m’inviter puisque je suis la plus gradée après elle, la directrice ne m’adresse quasiment jamais la parole. Si je frappe à la porte de son bureau pour lui faire part d’une difficulté que j’ai dans un dossier elle tend la main en disant « j’ai pas le temps ». Alors je lui envoie des mails de façon à ce qu’elle prenne le temps pour me répondre.
Souvent, elle ne répond pas.
J’ai préparé ma lettre de demande de congé sans solde. Je ne la lui ai pas encore donnée. J’ai donné comme date de départ, le 1er octobre pour un délai de six mois. Elle a le droit de me refuser ce congé pour nécessité de service.
Elle a tous les droits. Elle a le pouvoir. La retraite ne peut plus être prise avant l’âge de soixante-deux ans. Mais quand nous vieillissons, nos supérieurs nous rejettent, nous montrent que nous sommes inutiles, poussent les jeunes à ne pas nous montrer de considération.
Si nous prenons la retraite dès l’âge requis, ce n’est pas parce que nous ne voulons plus travailler, c’est simplement parce que le système du pouvoir est sans pitié. Ceux qui sont au pouvoir briment ceux qui n’y sont pas, les humilient. Et plus on vieillit et plus on se sent humilié, diminué. Petit à petit, on perd son énergie, on devient moins efficace, moins réactif, ce qui donne raison à la directrice qui l’avait bien dit.