solidarité familiale
Le douze janvier, c’était un mardi, je recevais chez moi une jeune femme qui travaillait à l’INSEE et m’avait informée (un mois auparavant) de la nécessité de notre rencontre pour un questionnaire sur la solidarité familiale. J’avais été tirée au sort pour être interrogée et je n’avais pas le droit de refuser. Comme je ne travaille pas le mardi après-midi, j’ai accepté de la recevoir ce jour-là.
Solidarité familiale…Tout un programme. Ça tombait bien qu’on m’ait tirée au sort parce que moi, dans ce domaine, je me sens plutôt concernée.
La solidarité familiale, ce n’est pas vraiment une notion nouvelle.
Autrefois, la famille, c’était, en soi, un petit Etat. Autrefois (il y a bien longtemps), l’Etat providence, celui qui nous procure des allocations pour la naissance de nos enfants et ensuite pour leur éducation ; un travail ; un logement ; une sécurité sociale ; une retraite et des maisons de retraite ; cet Etat-là qui doit pourvoir à tous nos besoins, on ne comptait pas trop dessus. D’abord, parce qu’il ne nous promettait pas tout ça. Et puis, on se méfiait quand même un peu de lui : il se rappelait à vous quand il fallait payer des impôts ou envoyer vos enfants à la guerre. Il se servait, quoi.
Depuis deux ou trois générations, on considère que l’Etat doit tout nous donner. Nous avons ce droit. Nous mettons à sa tête (par le vote) des gens qui nous promettent toutes ces choses concernant l’éducation, le travail, la retraite. Plein de belles choses qui nous mettent en sécurité.
Alors, petit à petit, on a peut-être un peu oublié la solidarité familiale. On a de plus en plus délégué. D’ailleurs, la famille, elle est de plus en plus loin. On n’habite plus tous ensemble (trois ou quatre générations) dans la même ferme avec chacun son rôle. La terre ne nourrit plus son homme et les membres de la famille se dispersent pour trouver un travail là où il y en a. Loin.
Vous voyez, je suis loin de ma famille. Très loin de mes parents, frère et sœurs et même, maintenant, loin de mes enfants.
Comment en suis-je arrivée là ? Toute une histoire. Toute mon histoire. Et dans le questionnaire de l’INSEE, il y avait plein de questions très personnelles, très intimes, par lesquelles on répondait par oui ou par non. Parfois par un chiffre. Le moins souvent possible, par un petit commentaire.
C’est un peu drôle de voir défiler sa vie entière au moyen de questions par oui et par non.
A la dernière question, il fallait donner un chiffre :
« Combien donnez-vous à l’un ou l’autre des membres de la famille avec lesquels vous êtes solidaire ? » Il y avait plusieurs propositions. Evidemment, le chiffre que j’ai donné était le plus important parmi ceux qui étaient proposés. Evidemment, puisque mon enfant est étudiant et qu’il a fondé une petite famille. Evidemment puisque, même s’il arrêtait ses études, il ne trouverait pas d’emploi.
On a cherché, mon fils et moi, avec internet, quels emplois au niveau bac ou brevet des collèges on pouvait trouver dans la fonction publique. On n’en a pas trouvé. Si. Un. Dans le ministère des affaires étrangères, pour 2011. Pour 2010, rien. L’Etat ne propose rien à nos enfants. Aucun concours.
En revanche, l’Etat, il leur propose la guerre.
Sur le journal local du week-end, on a vu que onze jeunes venaient de s’engager dans l’armée de terre.
C’est ça, l’emploi qu’on propose à nos enfants.
La guerre.
Alors, pour l’instant, j’envoie à mes enfants la moitié de mon salaire. Je renoue avec la tradition.
De loin, bien sûr.