travailler moins et vivre bien
texte de André Gorz (auteur né en 1924. Peut-être encore vivant. Un génie.)
Ce qu'on peut et ce qu'on ne peut pas demander à la technique. On peut lui demander d'accroitre l'efficacité du travail et d'en réduire la durée, la peine.
Mais il faut savoir que la puissance accrue de la technique a un prix : elle coupe le travail de la vie et [elle coupe] la culture professionnelle de la culture du quotidien ; elle exige une domination despotique de soi [elle nous domine] en échange d'une domination accrue de la nature ; elle rétrécit le champ de l'expérience sensible [ce que je vois, ce que j'entends, ce que je sens] et de l'autonomie existentielle ; elle sépare le producteur du produit [qu'il fabrique] au point qu'il ne connaît plus la finalité de ce qu'il fait. Ce prix de la technicisation ne devient acceptable que dans la mesure où elle économise du temps de travail. C'est là son but déclaré. Elle n'en a pas d'autre. Elle est faite pour que les hommes produisent plus et mieux avec moins d'efforts et en moins de temps. En une heure de son temps de travail, chaque travailleur de type nouveau économise 10 heures de travail classique ; ou 30 heures ; ou 5, peu importe.
Si l'économie de temps de travail n'est pas son but [n'est pas le but du travailleur de type nouveau], sa profession n' a pas de sens.
S'il a pour ambition ou pour idéal que le travail remplisse la vie de chacun et en soit la principale source de sens, il est en contradiction complète avec ce qu'il fait.
s'il croit à ce qu'il fait, il doit croire aussi que les individus ne s'accomplissent pas seulement dans leur profession.
S'il aime faire son travail, il faut qu'il soit convaincu que le travail n'est pas tout, qu'il y a des choses aussi importantes ou plus importantes que lui. Des choses pour lesquelles les gens n'ont jamais assez de temps, pour lesquelles lui-même a besoin de plus de temps. Des choses que le "technicisme machinique" leur donnera le temps de faire, doit leur donner le temps de faire, leur restituant alors au centuple ce que "l'appauvrissement du penser et de l'expérience sensible" leur a fait perdre.
Je le répète encore et encore : un travail qui a pour effet et pour but de faire économiser du travail ne peut pas, en même temps, glorifier le travail comme la source essentielle de l'identité et de l'épanouissement personnels. Le sens de l'actuelle technique ne peut pas être de réhabiliter l'éthique du travail, l'identification au travail. Elle n'a de sens que si elle élargit le champ des activités non professionnelles dans lesquelles chacun, chacune, y compris les travailleurs de type nouveau, puissent épanouir la part d'humanité qui, dans le travail, ne trouve pas d'emploi.
A. GORTZ. Métamorphose du travail. Quête du sens. 1988.
J'ai rajouté des mots entre [ ]. J'ai également mis en valeur des phrases en grossissant les caractères et en les mettant en gras. Si ça gène au lieu d'aider la lecture, je peux supprimer tout ça.