La mémoire d’Annie et les dessins sauvegardés : préparation de la biographie
Voici le texte que j'ai écrit en introduction à la biographie de maman (en préparation). Maman est morte il y a deux mois. Elle était très âgée : elle venait d'avoir 90 ans. Elle était malade depuis des années mais ne le savait pas. En 2013, j'ai commencé à parler de prendre un congé sans solde pour pouvoir être auprès d'elle pour certaines démarches, certaines choses à faire quand une vieille personne perd visiblement son autonomie.
Dans mon texte, j'appelle maman par son prénom, Annie.
Tout a commencé avec les dessins de maman. J’avais décidé de les ranger parce qu’elle ne serait plus jamais en mesure de le faire.
En mai 2015, maman avait encore une mémoire suffisante pour répondre à mes questions quand je cherchais à comprendre le contexte dans lequel elle avait dessiné tel ou tel lieu ou quand je n’identifiais pas un personnage sur une photo. C’étaient les derniers moments de sa mémoire encore active et à peu près fiable.
Dans la même période, puisque j’avais pris un congé de convenances personnelles de six mois, je l’ai emmenée plusieurs fois à Bordeaux pour les tests qui devaient aboutir au diagnostic de la maladie d’Alzheimer. Maman, chez la psychologue, prenait plaisir à expliquer qui elle était, qui étaient ses parents, quelle était sa profession.
Depuis quelque temps, chaque fois que l’occasion lui en était donnée, elle triomphait en évoquant les circonstances exceptionnelles de sa naissance. Elle était née en juin 1927 en Nouvelle Ecosse, ce qui (concernant une famille française) était déjà peu banal à l’époque. Mieux. A un mois près, sa date et son lieu de naissance correspondaient à un évènement historique : Annie (maman) aurait pu naître au moment où Lindbergh avait traversé l’Atlantique en mai 1927 et, comme la Nouvelle Ecosse était sur son plan de vol, l’avion aurait pu survoler la ville pendant la naissance d’Annie.
Annie, en vieillissant, avait peu à peu effacé de sa mémoire le mois qui a séparé l’exploit de Lindbergh de sa naissance. Elle était arrivée à se persuader que Lindbergh avait traversé l’Atlantique le jour de sa naissance. Aussi, quand la psychologue avait demandé à Annie sa date de naissance, elle avait répondu d’un air entendu « le 21 juin ! » « Le jour de l’été ! » avait aussitôt conclu la psychologue « non, répondit Annie, le jour où Lindbergh a traversé l’Atlantique. » « en 1927, donc » dit la Psychologue qui était cultivée. « Il est passé au-dessus de notre maison au moment de ma naissance. » continua Annie, finalisant sa légende.
Malgré les oublis et les réinventions, il restait encore en 2015, dans les récits d’Annie, des informations suffisamment fiables pour m’aider à comprendre les archives iconographiques que je récupérais dans la chambre (l’ancienne chambre de ma sœur Flo) où tous les dessins de maman se trouvaient, certains bien classés par périodes ou par thèmes dans de grands cartons à dessins, d’autres, comme les cartes de Tunisie, tombés sous les cartons et que j’ai miraculeusement sauvés.
Je photographiais, les uns après les autres, les dessins que je trouvais, je les rangeais dans des boîtes en plastiques que j’achetais au fur et à mesure et je mettais les boîtes, une fois pleines, dans les étagères de mon ancienne chambre dont le contenu avait progressivement été vidé au début de l’année 2015 et déménagé en Charente.
Et comme je rangeais les trésors de maman en me penchant sur les dessins et les photos pour élucider leurs mystères, parfois, je posais des questions à maman qui me donnait alors des indications. Ou n’en donnait pas. Elle répondait alors « je ne sais pas ». Mais quand elle avait une réponse, si le ton de maman était enthousiaste et direct, il y avait des chances pour que le souvenir soit réel. Et c’est ça qui s’est passé quand je lui ai montré les dessins de monuments charentais. D’autres souvenirs enfin, étaient pleins de confusion ou, comme celui de l’avion de Lindbergh, réinventés. Cependant les modifications - voulues ou non - des histoires racontées par maman ne doivent pas être un prétexte pour éliminer un récit car, même confus, le souvenir fait toujours partie de ce qu’on appelle «mémoire orale ». Rien ne vaut l’écrit. L’écrit, lui-même, a besoin de confrontations avec d’autres sources pour qu’une « histoire » soit confirmée. Il reste une source plus sûre que les archives orales par sa stabilité qui le distingue des transformations subies par les histoires dont on se souvient, ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas prendre le récit oral en considération.
Ma biographie de maman est une histoire de sa vie, reconstituée grâce à ses dessins et aux photos de famille mais aussi, grâce à ces archives orales que sont les souvenirs de maman, des témoignages vécus qui comportent une part de fantaisie, de réinvention, de fantasmes, de légende. C’est une constatation que l’on peut faire, d’une façon générale dans bien des récits biographiques issus d’archives orales. Les histoires racontées ont toujours une part de déformation et si celui qui fait le récit de cette histoire, ne le reconnaît pas toujours, celui qui lit ou écoute cette histoire devra être indulgent et faire la part des choses.
Le travail que j’ai fait sur les archives et la biographie de maman m’a permis de comprendre pourquoi mon métier est « archiviste ». Je croyais être devenue archiviste par hasard, je croyais être passée à côté de ma véritable vocation. Je sais maintenant que je ne me suis pas retrouvée dans cette profession par le hasard des concours administratifs mais parce que mon destin était d’être, dans ma famille, celle qui aurait le rôle de transmettre l’œuvre d’Annie. Si j’ai appris les techniques d’un métier pendant trente ans, c’était peut-être dans l’objectif invisible de les appliquer à un travail de transmission essentiel pour moi et pour nos descendants.
Les archives d’une personne racontent ses activités, sa vie professionnelle, sa vie sentimentale. En rangeant les dessins de maman et tous les autres documents et photos qui sont encore là, je me suis rendue compte qu’ils racontaient des histoires que je ne connaissais pas ou très mal. Celle que je connaissais le plus mal (et qui est devenue l’objet principal de ma recherche dans la biographie de maman), c’était l’épisode de la rencontre de mes parents. On rencontre tout le temps des gens et n’importe qui, parmi les personnes qu’on rencontre, pourrait être celle ou celui avec qui on aura des enfants. Dans le cas de mes parents, la rencontre a eu lieu en 1943. Elle est à la fois banale et romantique parce qu’il y est question de vélos et de dessins réalisés pendant une excursion et parce que le hasard et l’improvisation ont joué un grand rôle dans cette aventure. C’est une série de dessins trouvée dans les archives de maman qui m’a révélé une histoire restée dans la mémoire de la personne intéressée sans jamais avoir été analysée. En demandant à maman ce que signifiaient les dessins de monuments charentais datés de 1943, j’ai réalisé que ces dessins, en apparence sans intérêt, étaient les témoins de la scène originelle de l’histoire de notre famille.