La mémoire d’Annie et les dessins sauvegardés : préparation de la biographie

Publié le par elizabeth971

 

Voici le texte que j'ai écrit en introduction à la biographie de maman (en préparation). Maman est morte il y a deux mois. Elle était très âgée : elle venait d'avoir 90 ans. Elle était malade depuis des années mais ne le savait pas. En 2013, j'ai commencé à parler de prendre un congé sans solde pour pouvoir être auprès d'elle pour certaines démarches, certaines choses à faire quand une vieille personne perd visiblement son autonomie.

Dans mon texte, j'appelle maman par son prénom, Annie.

 

 

 

Tout a commencé avec les dessins de maman. J’avais décidé de les ranger parce qu’elle ne serait plus jamais en mesure de le faire.

En mai 2015, maman avait encore une mémoire suffisante pour répondre à mes questions quand je cherchais à comprendre le contexte dans lequel elle avait dessiné tel ou tel lieu ou quand  je n’identifiais pas un personnage sur une photo. C’étaient les derniers moments de sa mémoire encore active et à peu près fiable.

Dans la même période, puisque j’avais pris un congé de convenances personnelles de six mois, je l’ai emmenée plusieurs fois  à Bordeaux pour les tests qui devaient aboutir au diagnostic de la maladie d’Alzheimer. Maman, chez la psychologue, prenait plaisir à expliquer qui  elle était, qui étaient ses parents, quelle était sa profession.

Depuis quelque temps, chaque fois que l’occasion lui en était donnée, elle triomphait en évoquant les circonstances exceptionnelles de sa naissance. Elle était née en juin 1927 en Nouvelle Ecosse, ce qui (concernant une famille française) était déjà peu banal à l’époque. Mieux. A un mois près, sa date et son lieu de naissance  correspondaient à un évènement historique : Annie (maman) aurait pu naître au moment où Lindbergh avait traversé l’Atlantique en mai 1927 et, comme la Nouvelle Ecosse était sur son plan de vol, l’avion aurait pu survoler la ville pendant la naissance d’Annie.

Annie, en vieillissant, avait peu à peu effacé de sa mémoire le mois qui a séparé l’exploit de Lindbergh de sa naissance. Elle était arrivée à se persuader que Lindbergh avait traversé l’Atlantique le jour de sa naissance. Aussi, quand la psychologue avait demandé à Annie sa date de naissance, elle avait répondu d’un air entendu « le 21 juin ! » « Le jour de l’été ! » avait aussitôt conclu  la psychologue « non, répondit Annie, le jour où Lindbergh a traversé l’Atlantique. »   « en 1927, donc » dit la Psychologue qui était cultivée. « Il est passé au-dessus de notre maison au moment de ma naissance. » continua Annie, finalisant sa légende.

 

 

Malgré les oublis et les réinventions, il restait encore en 2015, dans les récits d’Annie, des informations suffisamment fiables pour m’aider à comprendre les archives iconographiques que je récupérais dans la chambre (l’ancienne chambre de ma sœur Flo) où tous les dessins de maman se trouvaient, certains  bien classés par périodes  ou par thèmes dans de grands cartons à dessins, d’autres, comme les cartes de Tunisie, tombés sous les cartons et que j’ai miraculeusement sauvés.

Je photographiais, les uns après les autres,  les dessins que je trouvais, je les rangeais dans des boîtes en plastiques que j’achetais au fur et à mesure et je mettais les boîtes, une fois pleines, dans les étagères de mon ancienne chambre dont le contenu avait progressivement été vidé au début de l’année 2015 et déménagé en Charente.

 

 

Et comme je rangeais les trésors de maman en me penchant sur les dessins et les photos pour élucider leurs mystères, parfois, je posais des questions à maman qui me donnait alors  des indications. Ou n’en donnait pas. Elle répondait alors « je ne sais pas ». Mais quand elle avait une réponse, si le ton de maman était enthousiaste et direct, il y avait des chances pour que le souvenir soit réel. Et c’est ça qui s’est passé quand je lui ai montré les dessins de monuments charentais. D’autres souvenirs enfin, étaient pleins de confusion ou, comme celui de l’avion de Lindbergh, réinventés. Cependant les modifications - voulues ou non - des histoires racontées par maman ne doivent pas être un prétexte pour éliminer un récit car, même confus, le souvenir fait toujours partie de ce qu’on appelle  «mémoire orale ». Rien ne vaut l’écrit. L’écrit, lui-même, a besoin de confrontations avec d’autres sources pour qu’une « histoire » soit confirmée. Il reste une source plus sûre que les archives orales par sa stabilité qui le distingue des transformations subies par les histoires dont on se souvient, ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas prendre le récit oral en considération.

Ma biographie de maman est une histoire de sa vie, reconstituée grâce à ses dessins et aux photos de famille mais aussi, grâce à ces archives orales que sont les souvenirs de maman, des témoignages vécus qui comportent une  part de fantaisie, de réinvention, de fantasmes, de légende. C’est une constatation que l’on peut faire, d’une façon générale  dans bien des récits biographiques issus d’archives orales. Les histoires racontées ont toujours une part de déformation et si celui qui fait le récit de cette histoire,  ne le reconnaît pas toujours, celui qui lit ou écoute cette histoire devra être indulgent et faire la part des choses.

Le travail que j’ai fait sur les archives et la biographie de maman m’a permis de comprendre pourquoi mon métier est « archiviste ». Je croyais être devenue archiviste par hasard, je croyais être passée à côté de ma véritable vocation. Je sais maintenant que je ne me suis pas retrouvée dans cette profession par le hasard des concours administratifs mais parce que mon destin était d’être, dans ma famille, celle qui aurait le rôle de transmettre l’œuvre d’Annie. Si j’ai appris les techniques d’un métier pendant trente ans, c’était peut-être dans l’objectif invisible de les appliquer à un travail de transmission essentiel pour moi et pour nos descendants.

Les archives d’une personne racontent ses activités, sa vie professionnelle, sa vie sentimentale. En rangeant les dessins de maman et tous les autres documents et photos qui sont encore là, je me suis rendue compte qu’ils racontaient des histoires que je ne connaissais pas ou très mal. Celle que je connaissais le plus mal (et qui est devenue l’objet principal de ma recherche dans la biographie de maman), c’était l’épisode de la rencontre de mes parents. On rencontre tout le temps des gens et n’importe qui, parmi les personnes qu’on rencontre, pourrait être celle ou celui avec qui on aura des enfants. Dans le cas de mes parents, la rencontre a eu lieu en 1943. Elle est à la fois banale et romantique parce qu’il y est question de vélos et de dessins réalisés pendant une excursion et parce que le hasard et l’improvisation ont joué un grand rôle dans cette aventure. C’est une série de dessins  trouvée dans les archives de maman qui m’a révélé une histoire restée dans la mémoire de la personne intéressée sans jamais avoir été analysée. En demandant à maman ce que signifiaient les  dessins de monuments charentais datés de 1943, j’ai réalisé que ces dessins, en apparence sans intérêt, étaient les témoins de la scène originelle de l’histoire de notre famille.  

 

 

Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
D
Ton arbre à pain a donc pu résister au cyclone. C'est bien....J'ai lu tes commentaires sur mon blogue. Tu reprends en grande partie ce que tu avais dit dans ton mail. Je ne répondrai pas là-bas, car c'est assez personnel. Merci de ta confiance pour laisser cette partie de vie sur mes commentaires. Tes commentaires sortent vraiment du lot. Et je reprends du plaisir à discuter avec toi. C'est toujours très intéressant. Et je comprends mieux maintenant pourquoi tu dessines un arbre....
Répondre
E
merci pour ces conversations que je trouve, aussi, vraiment intéressantes. Ces trois dernières années, j'étais absente sur les blogs, en partie à cause des difficultés liées à ma mère, à mon travail. J'étais clairement en dépression après mon année sabbatique. Je pense que, d'une certaine façon, je reprends le dessus mais il y a plein de choses nouvelles qui sont très difficiles.
D
Merci du conseil pour l'archivage, mais pour certaines choses, il est déjà trop tard. Elles ont déjà été jetées. Et il ne nous est pas venu à l'idée d'en faire des photos. Pour ce qui du scan, ce n'est pas facile car il n'y a pas cet outil chez mes parents. Enfin, chez moi. Pour 1/3 à partir de lundi. En même temps que je l'écris je le réalise vraiment pour la première fois. Et ça me fait mal. Lundi 30/10, je ne pourrai plus dire, la maison de mes parents.....et pourtant c'est ce qui me viendra directement à l'esprit. La maison de mes parents. Bref...je ne peux scanner des documents dans la maison de Châteauroux. Et puis, il n'y a finalement pas grand-chose de très intéressant. Mais peut-être que je me trompe. Que je ne réalise pas l'importance de certains documents. Moi ce qui me touche le plus ce sont les photos. Le cahier de ma maman. Je l'ai gardé. Les Tout l'Univers. Mais je ne pourrai pas les garder...les meubles fabriqués par mon grand-père qui était menuisier. Mais je ne pourrai pas les garder. Pour les reste, je me fais l'effet d'une autruche. Je mets la tête dans la terre pour ne rien voir...je ne suis pas sûr que ce soit très normal...nous y allons ce week-end pour débarrasser un peu la maison. Et c'est à chaque fois un déchirement. Déchirement par rapport à tout ce que nous jetons et qui disparaîtra à jamais et déchirement car d'un autre côté, cette maison n'a jamais autant vivante que depuis que mon père est mort. La semaine de son enterrement, nous avons beaucoup répèté avec mon frère, donc beaucoup joué de musique. Chanté. Répèté aussi avec mes filles. Passé des soirées avec mes cousins à la maison, ma tata, la sœur de mon père. Il y a avait de la tristesse bien sûr. Mais aussi un petit air de vacances, un peu comme si la maison avait été libérée. J'espère que tu comprends ce que je veux dire. Ce n'est pas facile à expliquer, car c'est un tiraillement total entre des sentiments contradictoires. Voilà.
Répondre
E
Tu me rends très triste avec ce que tu dis. Je me bats encore avec ma famille pour que les choses ne soient pas jetées. Pour ce qui est des archives, je pense qu'ils ont laissé ce que j'avais fait (j'avais mis l'essentiel dans des boîtes en plastique numérotées). Nous nous verrons le 14 novembre pour le projet de succession. Je verrai alors où en sont les affaires que j'ai voulu préserver. Ils veulent vendre la maison et je ne le veux pas et si je pouvais garder la maison (quitte à la vendre plus tard), je pourrais prendre le temps de faire le tri. Mais je ne sais pas encore comment je pourrai leur résister. Ils ont déjà tout décidé, il y a longtemps. C'est là qu'on voit que les rôles, dans les familles, n'évoluent pas quand on grandit. Le détachement me pose un problème et je sais que dans le développement personnel, il faut arriver à se détacher...Ton encyclopédie...Ne la jette pas...Nous n'avions pas "Tout l'univers", je l'avais vue chez des cousins (quand j'étais petite) et elle me faisait rêver. J'en ai vu une à Emmaüs mais je n'avais pas d'endroit où la mettre alors je ne l'ai pas achetée. Les meubles de ton grand-père sont précieux. Peux-tu ne pas les jeter ?
D
Ouahhh. C'est trop intéressant comme analyse. Elle faisait quoi ta maman? Et ton papa ? Peut-être me l'as-tu déjà dit....mais je ne m'en rappelle plus. Cette histoire de Nouvelle Ecosse, de 21 juin, c'est très romanesque. La partie sur le manque de fiabilité de la transmission orale est très pertinente. Moi je le vois dans mon métier. Je crois avoir dit une chose et le médecin n'a pas compris exactement la même chose que ce que j'ai voulu dire. Car, comme tu le dis très bien, il y l'oral, le verbal et le non verbal. Un moment tu fais le distinguo entre vérité et non vérité par rapport à l'enthousiasme de ta maman. Moi, parfois, c'est ma force de conviction (ce n'est pas moi qui le dit mais mon chef) qui déforme mon message et qui fait comprendre aux gens mon intention profonde, alors que je ne l'ai pas formulée directement. Pour revenir à ton texte, c'est un peu le principe du téléphone arabe. La déformation par la transmission orale est systématique. Remarque Homère n'a jamais écrit L'Odyssée. Il la racontait. Et c'est pourtant fondateur de notre civilisation. J'aime bien aussi ce que tu dis sur ta destinée. Le fait de relier ton métier à ce qui t'arrive maintenant. Combien y a-t-il de choses qu'on ne fait pas vraiment par hasard? Tu as raison, ton rôle est peut-être bien de perpétuer la mémoire d'Annie. Ce serait dommage qu'elle se perde. Et toi, Ma Lectrice, est-ce que tu dessines toujours?
Répondre
E
Merci pour ce commentaire très élogieux. Je mets du temps à faire sortir certaines choses. pour le dessin, c'est pareil, je mets du temps. Je dessine, oui, et j'aimerais y consacrer plus de temps. Je continue de dessiner l'arbre à pain devant la maison. je suis persuadée que le choix du sujet a une forme d'influence sur la personne. Maman dessinait des paysages et des portraits. elle était fantastique en portraits, rapides, qui saisissaient une action. Elle a dessiné des pins (donc des arbres), quand on était petits et on a tous été marqués par ce que dégageaient les traits des troncs, des branches. Le thème du discours oral est un sujet intéressant. il y a pas mal de textes sur ce sujet et c'est un thème qui compte beaucoup dans ma profession (et aussi dans la profession future que j'envisage qui serait de faire, chez d'autres vieilles personnes, ce que j'ai fait chez maman en créant une association. c'est quelque chose qui existe déjà mais on a besoin d'être nombreux pour ça, il n'y a pas de concurrence).<br /> Tu parles d'Homère qui n'a pas écrit. à ce sujet, j'ai un mot à dire à propos de Jésus et de la religion dont tu parles souvent. Jésus n'a pas écrit et ce qu'on sait de lui, c'est un petit moment de sa vie (quelques années ?), des anecdotes racontées par des gens avec qui il était à un moment. C'est de l'oral qu'on a mis par écrit après coup.<br /> Maman était professeur de dessin et papa, agriculteur. Dans la biographie que j'écris, tout tourne autour de choix de vie qui ont un rapport avec ces professions qui n'étaient pas une évidence au départ (et par rapport à l'époque). J'ai appris beaucoup de choses sur mes parents en classant les archives de maman en 2015. J'ai à peu près tout photographié. Je te conseille de faire ça pour les archives de tes parents : photographie, scanne tous les documents, toutes les photos, même si tu ne comprends pas immédiatement leur intérêt. Et évitez de disperser (entre frères) tant que vous n'aurez pas tout scanné.