Des tartes et des joueurs de tambour et des tableaux d'un peintre inconnu

Publié le par elizabeth971

Week-end politique. Nous avons (les habitants de la commune) tous passé notre week-end en grand pique-nique. Les chefs de file de nos deux groupes politiques ont choisi la même date pour inviter leurs électeurs à leurs repas champêtres afin de les remercier de leur participation aux élections. Il y avait beaucoup de monde chez nous. Nous avions choisi un terrain en bord de mer où les groupes familiaux, politiques ou autres viennent souvent pique-niquer le dimanche. L’autre groupe avait choisi le lieu où se réunissent habituellement les associations agréées, soutenues par la mairie. Un lieu plus pratique que le nôtre mais leur groupe à eux, c’était celui du maire élu. Pourquoi avions-nous choisi la même date ? Certaines personnes nous ont posé la question. C’est parce que, avant, c’était Pâques et avant Pâques, c’était trop près des élections et après, il y a tous les 1er mai et 8 mai et fête de l’abolition de l’esclavage. Il ne restait quasiment que cette date. La commune entière était de sortie. Sauf les personnes trop âgées, trop handicapées qui préfèrent rester chez elles. Sauf (aussi) les métropolitains qui résident dans la commune et ont leurs habitudes de week-ends à la plage ou en randonnée. Le moment aurait été idéal pour les délinquants locaux de la commune pour venir cambrioler les maisons. Mais les délinquants locaux étaient dans la manifestation du maire. Ils avaient voté pour le maire après avoir accepté une contrepartie et ils allaient tout naturellement dans son pique-nique de remerciement pour y boire gratuitement et accessoirement aussi pour y manger. Les délinquants locaux étant éliminés, les délinquants un peu moins locaux auraient pu profiter de la situation mais ils ne devaient pas être au courant de l’aubaine. Hier, dimanche, donc, la commune entière était vide de ses habitants, les maisons étaient offertes. Tous les habitants, sauf les personnes invalides, étaient en grand pique-nique mais personne n’a profité de la situation. J’ai noté, ce matin, la disparition d’un poussin (nous avons toujours, dans le jardin, quelques poules, coqs, poussins sauvages à qui je donne à manger). Sans doute que l’absence de surveillance a été propice à un enlèvement de poussin par un faucon ou un chat. C’est la seule disparition importante que j’aie pu noter. Notre commune est donc bien calme ainsi que le veut sa réputation. Et nous avons passé notre journée en pique-nique géant. Il y avait trop à manger. Trop de tartes qui restaient étalées sur les tables dans la chaleur. Trop de riz. Trop de gâteaux. Certains d’entre nous sont arrivés sur le lieu de pique-nique dès cinq heures du matin pour réserver la place. Les autres ont étalé leur moment d’arrivée entre onze heures du matin et deux heures de l’après-midi, apportant toujours plus de tartes. Dans ce genre de manifestation, on parle avec les uns et les autres. On analyse la raison pour laquelle nous avons perdu. Il n’y a pas une raison, il y en a beaucoup et elles ne sont pas logiques. Pourquoi ma copine du restaurant a-t-elle voté contre nous alors que nous mangeons dans son restaurant tous les samedis depuis cinq ans et que nous lui avions expliqué notre programme de création d’un pôle touristique mettant très en valeur son restaurant ? Est-ce que le parti inverse avait mieux à lui proposer ? Est-ce que certains membres du parti inverse viennent parfois manger chez elle ? Non. Jamais. Alors pourquoi a-t-elle voté contre nous ? Pourquoi sa famille entière a-t-elle voté contre nous ? On n’a pas d’explication logique. C’est peut-être la force de l’habitude qui a joué, la force de l’habitude de voter pour le précédent maire qui cédait sa place à son adjoint. Elle a voté par habitude, donc contre nous. Elle a voté contre nous, donc contre son commerce et elle n’a pas compris ce qu’elle avait fait. Et c’est comme ça. C’est l’être humain qui est comme ça. Jésus sur sa croix a d’ailleurs dit « Pardonne-leur, Seigneur, car ils ne savent pas ce qu’ils font. » Et même si tu n’es pas croyant, dis-toi bien, cher lecteur, que cette phrase, à elle seule, résume magnifiquement l’être humain et explique parfaitement sa contradiction, ses limites. Et mon exemple de restaurant, je trouve qu’il s’adapte bien à la phrase de Jésus (avec moi dans le rôle de Jésus et ma copine dans le rôle de l’humanité qui ne comprend pas qu’on cherche à l’aider en lui demandant de changer ses habitudes). Jésus était-il un homme politique ? Peut-être. Quittons Jésus homme politique et revenons à notre pique-nique. Ces réceptions sont en même temps ennuyeuses et pleines d’enseignements. On parle les uns avec les autres et on répète des choses qu’on a dites mille fois mais d’une façon un peu différente et puis, par moment, on arrive à parler d’un autre sujet sur lequel on va faire une avancée. Je parlais à un moment, avec Max - un gars plus âgé que moi et très porté sur le rhum. Nous parlions d’un tableau qui existe à la mairie et que je trouve très beau. Il porte une signature et une date : Triclot, 1952. Il aurait besoin d’être restauré parce que la peinture s’en va par endroits. Il y a un deuxième tableau de ce peintre dans la salle des délibérations. Plus petit, un peu détérioré, placé entre deux fenêtres. Oublié. Il est très beau également. Bien observé, bien dessiné. Les couleurs sont très belles. Ces deux tableaux sont à la mairie depuis si longtemps qu’on ne pense pas à les regarder. Ils sont là par habitude, un peu comme le vote par habitude et tout ce que je disais sur Jésus un peu plus haut. C’est un véritable trésor qu’on a sous les yeux tous les jours et on ne le regarde jamais. On le maltraite même un peu. J’en avais parlé, il y a quelques jours, de ces tableaux, lors de la réunion de préparation du grand pique-nique. Max était intervenu et avait dit : « je me souviens de ce Monsieur Triclot dans les années cinquante. J’avais dix ou douze ans et je le regardais peindre. Il était déjà bien âgé à l'époque. » Il n’a pas dit beaucoup plus mais son témoignage m’a semblé merveilleux. Et dimanche (hier), pendant le pique-nique, je l’ai relancé. On n’a pas parlé longtemps parce qu’avec ce qu’il avait bu, il ne pouvait pas tenir longtemps une conversation. « Il en a peint plusieurs » m’a dit Max. » Il y en a neuf ou dix. Ils sont à la mairie, quelque part. » « Où ? » Il ne sait pas. Je lui dis : « tu vois, Max, ces tableaux sont très intéressants parce que c’est un très bon peintre et que personne ne sait rien sur lui mais aussi parce qu’il représente les paysages de la commune à une époque où il n’y a aucune représentation connue. » « Il y avait un autre peintre à l’époque » me dit Max. « C’était une femme, une très belle femme. C’était mon prof de dessin. Elle a fait des tableaux mais elle ne les a pas laissés ici. Elle les a ramenés en France. » «C’est normal », je dis « Mais c’est intéressant de savoir qu’il existe d’autres représentations ailleurs. » Il ajoute « il y a aussi des photos qui ont été prises à cette époque. » Moi : «Ah oui ? Je n’en connais pas. J’ai fait beaucoup de recherches et je ne trouve pas d’images de cette époque ni d’avant, à part quatre cartes postales, toujours les mêmes, qu’on voit dans les livres. C’est une commune qui n’a presque pas de représentations d’autrefois. » Max me dit : « je t’emmènerai un jour chez quelqu’un qui a beaucoup de photos anciennes. » On n’a pas continué. Il était fatigué de parler. Les joueurs de tambour étaient arrivés, il avait peut-être envie de les écouter. J’ai su après coup que c’était ses fils qui jouaient. Des garçons à la peau foncée, aux muscles saillants. Quand ils jouent, ils sourient et leur visage est resplendissant et leurs corps sont souples et parfaitement harmonieux avec la musique qu’ils créent. C’est toujours comme ça, l’ambiance du ka (le ka est le nom qu’on donne à ces tambours). Il se dégage des joueurs une sensualité et une beauté qui fascine les spectateurs. Ils ont joué jusqu’à la nuit pendant qu’on rangeait nos affaires ou plutôt, pendant que chacun, à la lueur des téléphones portables, essayait d’identifier son bien pour ramener ses affaires chez soi. Et eux aussi ont rangé leurs tambours et les ont ramenés à leur voiture.
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