et la vertu ?
La vie est bien difficile et chaque jour, nous sommes confrontés à des obstacles que nous trouvons bien difficiles à surmonter. Chaque jour, se lever. Chaque jour, se rendre au travail. Chaque jour, faire à manger. Chaque jour organiser sa famille, contrôler les comportements, les agissements des uns et des autres afin que rien de dangereux ne risque de se créer. Et pour sortir de cette routine de survie, il y a nos rêves, nos projets, nos pulsions qui parfois (souvent) nous détournent du chemin. Certains de ces projets, certaines de ces pulsions sont de bons guides ; d’autres sont diaboliques. Mais nous ne savons pas lesquels. Nous sommes tentés par les plus séduisants de ces rêves mais lesquels, parmi eux, vont nous détruire ? Parfois nous savons bien que tel rêve séduisant est dangereux mais nous n’écoutons pas le pressentiment qui nous avertit et une fois la catastrophe arrivée, nous disons, que nous ne savions pas. Et, c’est vrai que, d’une certaine façon, nous ne savions pas, puisque nous n’avons pas écouté certains avertissements, nous ne les avons pas entendus.
Les mauvais choix s’accumulent parfois et notre vie professionnelle ou sentimentale prend une tournure infernale, cauchemardesque.
On connaît tous ça.
Pourtant, on a survécu. D’autres ont été tués par leurs mauvais choix mais ceux d’entre nous qui sont encore là pour en parler, ont survécu.
Avoir survécu à tout un tas de catastrophes - souvent résultant de nos mauvais choix, de nos pulsions, de ce qui nous a séduits - ça fait partie de ce qu’on appelle l’expérience.
Ça ne nous empêche pas de recommencer à nous tromper mais, petit à petit, avec l’âge, on peut, dans certains cas, et à condition de ne pas céder à un autre de nos défauts, l’habitude, et un autre encore, l’amour de nos malheurs et la victimisation, on peut donc - mais il faut une certaine force- on peut bénéficier de l’acquis de l’expérience et arrêter le cercle infernal. Passer du cercle vicieux au cercle vertueux.
Il y a quelques années, j’ai rencontré un homme extrêmement riche avec qui je devais faire un travail de rédaction de sa biographie mais nous ne sommes pas arrivés à faire ce travail. Il voulait que je ne retienne de sa vie que les éléments positifs et que je ne parle pas de choses comme, par exemple, sa naissance mystérieuse. Il était le fils d’une couturière qui travaillait à domicile chez les gens riches et d’un homme riche chez qui elle avait travaillé à un moment. Ce détail me paraissait capital mais il ne voulait pas qu’on en parle. Il voulait qu’on parle de sa mère en tant que femme travailleuse qui avait monté elle-même son petit commerce à partir de rien ou presque rien. Elle avait été un modèle pour lui parce que, partie de rien, elle avait créé une petite entreprise qui fonctionnait. Mais il ne voulait pas qu’on parle de la faute initiale qui était à l’origine de sa naissance. Il voulait qu’on ne retienne d’elle que le fait qu’elle avait l’esprit d’entreprise et le sens de l’effort. Et il voulait qu’on retienne de lui ce même sens de l’effort et de l’entreprise et le fait qu’il avait eu un rôle considérable dans le développement économique de la région et que ça lui avait permis non seulement d’être riche mais aussi d’avoir la légion d’honneur remise par le Président de la république. Tout ça était très intéressant mais je ne pouvais rien en faire si je ne pouvais pas avoir de détails. Fallait-il inventer ? Il ne voulait pas qu’on dise certaines choses pour ne pas donner à manger à ses ennemis. Il ne voulait parler que de l’homme bien qu’il avait été, de l’homme valeureux, courageux qu’il avait été et il me racontait les anecdotes concernant son courage mais je ne pouvais rien en faire. Il manquait trop de choses pour écrire une biographie. Alors nous avons abandonné le projet et le grand monsieur est mort depuis.
Il n’empêche qu’il m’a raconté bien des choses sur sa vie. Je ne suis pas toujours d’accord avec ses idées - des idées basées sur le capitalisme – mais je ne suis pas non plus foncièrement contre. Le capitalisme, s’il reste modéré, peut être une bonne solution de société, peut-être plus adaptée à l’imperfection humaine que le communisme. Car le communisme, qui est un idéal, a montré ses faiblesses au cours du XXème siècle : utilisé par des hommes que le pouvoir enivre, il devient une autre forme de capitalisme, plus capitaliste encore que le capitalisme courant.
Le capitalisme du grand monsieur dont je parle, je ne suis pas en mesure de le juger. C’est ce qu’a produit ce capitalisme sur la région et en a détruit l’équilibre naturel (l’écologie de la région est en détresse) que je n’aime pas son capitalisme. Mais peut-être que la seule conclusion qu’il faut tirer est que toutes les bonnes idées se pervertissent…
Je voulais parler de la vertu de ce grand monsieur car c’est sa vertu qui selon moi a fait de lui ce qu’il est devenu. S’il ne m’a pas parlé de ses erreurs et de ses pulsions, c’est peut-être parce qu’il a été capable de ne pas les suivre….ses pulsions, ses tentations.
Je pense souvent à lui. Il avait des certitudes concernant justement le capitalisme et la nécessité de développer l’économie. Il avait des certitudes concernant l’œuvre qu’il avait accomplie. Il me disait que certains de ses anciens ouvriers qu’il rencontrait parfois le remerciaient parce qu’il avait été un bon patron, qu’il les avait sortis de la misère.
Il était fier de sa vie, de son œuvre.
C’est une chance.
Il avait l’âge de ma mère. Né la même année. Né dans un milieu très différent de celui de ma mère puisqu’elle vivait dans un cocon familial avec une mère qui ne travaillait pas et qui se consacrait à l’éducation de ses enfants et un père qu’on ne voyait presque pas mais qui subvenait aux besoins matériels de toute la famille sans qu’aucun des enfants ne s’en doute.
Le grand homme dont je parle (il s’appelait Gérard) a vu sa mère travailler dans son commerce avec ardeur et en s’épuisant. Maman vivait dans son monde d’enfants qui jouaient dans leur chambre, étaient éduqués par un précepteur, admiraient leur maman élégante et craignaient l’arrivée de leur père parce que quand il était là, il fallait manger des tripes de Caen. Et puis, à l’adolescence, la vie de maman a basculé. Les petits frères (les triplets) sont nés quand maman avait dix ans et ils sont devenus le seul centre d’intérêt de leur mère. Et il y a eu la guerre, deux ans plus tard, l’exode vers la maison de campagne et ensuite, le retour à Paris, l’inscription au lycée (qui, à l’époque faisait collège et lycée en même temps) parce qu’il n’était plus question de précepteur. L’adaptation au système scolaire normal qu’elle et ses frères n’avaient jamais connu, n’a été réussie que par maman que, malgré cela, on a retirée du lycée au moment de l’inscription en seconde. Initiative de ma grand-mère qui voulait ainsi cacher à son mari que les garçons avaient échoué en prétextant que l’ensemble des enfants avaient été renvoyés du lycée à cause de leur séjour à la campagne au moment de l’exode. Mon grand-père n’a pas regardé les bulletins scolaires et a accepté le mensonge de sa femme. Et s’il a pu récupérer les garçons, il a définitivement banni maman de son cœur parce qu’il la croyait idiote. Pourquoi elle ? Elle ne sait pas. Ce qu’elle sait, c’est qu’à partir de ce moment-là, quelque chose était cassé entre elle et sa famille. Plus jamais, elle ne s’est sentie aimée, admirée, aidée par ses parents. Et ce n’est qu’après s’être mariée, après avoir eu des enfants et une fois qu’ils étaient eux-mêmes entrés au collège (moi, mon frère et mes sœurs) qu’elle a repris ses études, retrouvé confiance en elle et reconstruit une carrière professionnelle correspondant à ce qu’elle aurait dû faire.
Gérard, devenu jeune homme, avait trouvé un emploi chez un homme riche de la ville. Moi, je me dis que cet homme était peut-être son père mais Gérard ne me l’a jamais dit. D’ailleurs, je n’ai pas posé la question car je sentais bien qu’on était dans le domaine tabou. Cet homme riche, propriétaire de tout ce qu’il y avait de plus propice à l’entreprise dans la ville, était son protecteur. Gérard disait que c’était parce qu’il était un jeune homme travailleur et que c’est une qualité qui se repère vite par un patron.
Gérard a ensuite fait des études de comptabilité par correspondance ce qui lui a permis de monter en grade, de ne plus être manutentionnaire mais de devenir un employé dans un bureau. Il travaillait si bien qu’il permettait à son patron de faire de bonnes affaires et cela faisait progresser son salaire. Il a épousé une femme bourgeoise, fille de médecin et ce bon mariage l’a encore fait progresser. Et dès qu’il a eu suffisamment d’argent, il a acheté un commerce avec la bénédiction de son bon patron qui l’a laissé partir. Avec conscience et acharnement, il a travaillé dur, ne comptant pas ses heures. Il a créé un magasin puis une sorte de chaîne de magasins. On était, je crois, à l’époque où, en France, Leclerc créait son système.
Gérard disait toujours la même chose dans ses interviews à la télé ou quand il me parlait : « j’ai eu de la chance. » et « Je n’ai rien demandé et j’ai tout reçu. »
Maman, elle, n’a pas eu de chance malgré sa naissance bourgeoise. Et elle non plus n’a rien demandé mais elle a tout perdu. Sa famille lui a retiré le droit de faire des études à quinze ans. Quand, malgré cela, elle a réussi un concours d’enseignement, sa famille l’a expédiée à l’étranger et elle a perdu le bénéfice du concours. Sa famille l’a mariée avec un jeune homme considéré comme un looser (et, malheureusement, il l’était). Et ce n’est que dans la deuxième moitié de sa vie que, seule, sans l’aide de personne, elle a tout reconstruit.
C’est ce mystère de la reconstruction de maman qui m’intéresse, qui m’étonne, qui me fascine. Un mystère ou un miracle. Le miracle de la vie. De la vie humaine.
Et s’il y a un point commun entre Gérard et maman, je me dis que c’est peut-être la vertu. La vertu, ça n’a rien à voir avec le caractère ou les qualités ou défauts qu’une personne peut avoir. La vertu, je crois que c’est le fait de ne pas suivre les pulsions, les tentations, les rêves comme ceux que la publicité nous propose en permanence.
Il est vrai qu’à leur époque, il était certainement plus facile d’être vertueux qu’aujourd’hui.