drame de la sécheresse dans le petit monde du jardin
Je n'ai pas dormi cette nuit. Après un nuit blanche, on ne se sent pas si mal que ce qu'on imagine au moment où on est dans son lit avec des milliers de pensées en se disant : "il faut que je dorme maintenant. J'ai une journée de travail à assurer quand même". Mais les pensées continuent, obsédantes. On pense à tout. On se soucie sur tout. On doit résoudre tous les problèmes, les siens, ceux de chaque membre de la famille...Il y a des milliers de questions qui nous hantent.
Cette nuit, je n'arrivais pas à me sortir de l'idée que les poussins du jardin allaient tous mourir à cause de mon incapacité à comprendre leur détresse. Les poules, les coqs et les poussins du jardin n'appartiennent à personne ou, s'ils ont appartenu à quelqu'un à un moment, personne ne s'en occupe actuellement. Je leur envoie tous les restes de nourriture (ça mange à peu près tout) chaque fois que j'en ai. La gentille voisine leur donne aussi unpeu à manger mais elle m'a parlé de miettes de pain. Je me rends compte qu'elle n'a pas compris que les poules ne se nourrissent pas de miettes de pain. Il faut beaucoup plus. Surtout qu'ils sont nombreux : deux coqs, trois poules, deux poussins (deux sont morts), quatre poulets (survivants des précédantes couvées). Ils vivent dans les branches d'un arbrisseau qui se trouve le long d'une maison dont la partie principale est rarement habitée.
Depuis quelques jours, j'ai remarqué qu'ils avaient tous la tête très sale, comme s'ils avaient plongé leurs têtes dans la terre. Mais je n'ai pas compris tout de suite pourquoi. Et puis, hier soir, d'un coup, j'ai compris.
"Ils ont soif !"
Dès lors, le fait que toute la petite troupe mourait de soif m'a obsédée. Dans la soirée, une fois la nuit tombée et la petite troupe couchée dans son arbre, je suis allée porter un petit plateau rempli d'eau en espérant qu'ils ne mourraient pas tous avant d''avoir bu.
Il est vrai que depuis dimanche, il n'a pas plu du tout et dans la journée il fait très chaud. La nature meurt. c'est triste.
Je pensais, dans la nuit, aux poussins qui mouraient de soif à cause de moi et aussi à la petitesse de l'être humain qui n'est guère plus solide qu'une bande de poules affamées. Je suis un dieu pour ces poules car je détiens la source de l'eau et l'eau, c'est la vie.
Il y avait autrefois, sur les pentes de la commune, une foule de petites sources. A cause des constructions humaines, il n'y en a plus aucune. L'eau a disparu de la commune et de la plupart des autres communes. Seules subsistent les sources qui se trouvent dans les montagnes, très haut. Mais pour combien de temps encore ?
Mon esprit divaguait. Je pensais à la misère du monde, aux milliards de personnes pour qui, se nourrir, boire, est un problème quotidien, aussi difficile à résoudre que pour les poules du jardin. Mais les poules, elles ont moi et elles comptent sur moi mais si je ne suis pas là ou si je n'ai pas l'intelligence de comprendre qu'elles ont soif, qui s'occupera d'elles ? Pas la voisine qui croit qu'elles se nourrissent de miettes...Je suis un dieu bien stupide et impuissant. Et qui est le dieu qui prend soin de tous les hommes qui n'ont rien à manger, rien à boire ? Oublie-t-il parfois qu'il faut ouvrir le robinet et remplir l'écuelle pour qu'ils aient à boire ?
Mon esprit divague encore. Il me faut oublier la misère des poules du jardin et la misère du monde. Je ne dors toujours pas. J'essaie de penser à moi, à mes projets. Il faut que je voie la directrice et que je lui remmette ma lettre de demande de congé sans solde. Elle n'acceptera pas forcément, me dis-je. Mais si je ne fais pas la demande, elle ne risque pas d'accepter. Sans solde....Est-ce que j'arriverai à payer toutes mes factures, mon prêt immobilier, mes assurances, mes impôts ? Je fais le calcul. ça passe sans problème car j'ai tout prévu mais je calcule encore et encore. Calculer, ça permet de s'endormir, normalement. Mais non, je ne m'endors pas.
J'entends au loin le coq. Pouruoi hure-t-il au milieu de la nuit ? Y a-t-il un malheur dans le monde des poules ? Après tout, me dis-je pour me rassurer, si il crie, c'est qu'il lui reste encore de la force...
Ainsi a passé la nuit.
Ce matin, je suis allée voir les poules. J'ai remis de l'eau dans l'écuelle, histoire de faire connaître ma présence. Et puis, tout le monde est venu dans le jardin, même les poussins survivants et je leur ai envoyé quelques restes de pommes de terre de notre repas d'hier soir et je suis partie au travail.