l'inachèvement des histoires de nos vies
Pour quelle raison ai-je arrêté d’écrire la pièce de théâtre que j’avais presque entièrement publiée sur ce blog ? Est-ce parce que j’ai un problème de temps ? Est-ce que je n’ai vraiment plus de temps ? c’est vrai. Je manque de temps. Mais est-ce que c’est la seule, la vraie raison ? est-ce qu’il n’y a pas aussi une raison cachée, ma peur d’aller au bout de quelque chose ? peut-être, peut-être pas.
Je ne suis pas sûre, au fond, que la peur d’aller au bout soit la vraie raison. Il y en a une autre. Si je n’arrive jamais à finir quoi que ce soit, c’est en grande partie parce qu’il y a toujours un truc nouveau que j’ai envie de faire avant d’avoir fini ce que je suis en train de faire. J’ai toujours une nouvelle idée et le désir de commencer ma nouvelle idée fait que j’ai en permanence des textes ou des tableaux en attente d’être finis, un peu comme si je tombais amoureuse tout le temps avant d’avoir fini mon histoire avec la personne dont je serais tombée amoureuse peu de temps avant. C’est une sorte de course. Toujours un dessin nouveau qui sera peut-être encore plus beau que celui que je suis en train de faire….Toujours une pièce nouvelle encore plus géniale que celle que j’ai presque finie…. Oui, c’est peut-être ça qui m’empêche de finir mes dessins et mes textes…
Mais il y a encore autre chose, une autre raison qui intervient, une autre raison qui doit exister, que l’on ne peut nier. C’est la vie elle-même. La vie existe en même temps que mes œuvres non finies existent, la vie qui sans arrêt prend un nouveau tournant, redémarre dans une nouvelle direction alors que quelque chose qui était en cours n’a pas pu être terminé…
Il y a, dans ma vie, un élément permanent : mon travail. C’est un truc assez stable dans ma vie, vu que je suis fonctionnaire. Il se passe des tas de choses plus ou moins agréables dans mon travail mais mon travail continue d’exister.
Il y a aussi mon âge. J’ai atteint un âge qui fait que je n’ai plus à attendre de la vie un mariage avec un prince charmant ou des enfants à naître (en dehors de petits-enfants). C’est cette stabilité qui me permet d’écrire et de dessiner et peindre. Mais en même temps, la vie continue de se dérouler n’est-ce pas ? Il y a eu cette année et l’année dernière, des surprises concernant mes enfants. Il y a celui qui est devenu père qui n’avait pas de travail qui vivait loin de ma famille, a trouvé un travail, s’est logé, vit auprès de ma famille….Et il y a celui qui, il y a deux ans sombrait dans une effroyable dépression à cause d’un chagrin d’amour. Et qui, il y a six mois, travaillait dans des conditions telles qu’il avait cessé de manger et de dormir au point qu’il avait une sorte d’ulcère de l’estomac qui semblait le déchirer de plus en plus souvent. Il a démissionné en février et il s’est installé en avril, tel un squatter, dans la maison abandonnée dont ma mère a partiellement hérité….Et cette maison….elle n’aurait pas été le lieu de squatt de mon fils si, il y a sept ou huit mois, elle ne s’était pas imposée dans ma vie avec son histoire chargée de souvenirs, d’histoires et de concupiscences….
Au mois de novembre de l’année dernière, mes cousins ont annoncé à ma mère qu’ils avaient trouvé un acheteur pour la maison familiale et qu’il fallait qu’elle se dépêche d’envoyer son accord. Mais nous, nous ne voulions pas vendre la maison et c’était une surprise, cette décision de vente….Et nous ne pouvions pas acheter la maison au prix auquel nos cousins la vendaient. Je poussai ma mère à ne pas signer. Mes cousins poussaient ma mère à signer. Maman ne voulait pas vendre. Je ne voulais pas qu’elle vende. Je savais que la démarche de mes cousins était illégale mais ils avaient convaincu maman qu’elle ne pouvait pas faire autrement que vendre et pour cela, ils l’ont forcée à signer leur papier. Je me battais au téléphone pour empêcher maman de commettre l’irréparable mais finalement, elle a signé…. Une semaine après, maman avait une crise cardiaque pour la première fois de sa vie, à l’âge de 84 ans. Heureusement, pas de séquelles. Juste un traitement à suivre. J’écrivais à mes cousins en les suppliant de ne pas vendre, d’attendre un peu encore. Pas de réponse. Au bout de quelques semaines, maman me téléphonait, la voix enjouée. Elle venait de recevoir une lettre de l’agence annonçant que les acheteurs de notre maison avaient renoncé à leur achat. La maison était à nous de nouveau. Enfin, en partie car il s’agit d’une indivision.
C’est quelques semaines plus tard que le plan de mettre mon fils dans la maison inoccupée s’est mis en place. Il était d’accord. Il a donné son congé de son appartement en ville et a commencé à déménager et à squatter. Cette histoire de maison familiale était une nouvelle aventure dans ma vie. Elle nous était tombé dessus sans véritable avertissement. Une histoire à gérer dans laquelle je me suis complètement impliquée. Des coups de téléphone entre ma mère et moi tous les jours pour vérifier si la voix de maman était bonne, pour lui répéter jour après jour qu’elle ne devait plus se laisser influencer par les escrocs de sa famille qui l’avaient escroquée toute sa vie…. et ce qui s’est passé, c’est que maman s’est mise à me raconter sa vie au téléphone. Des épisodes que je connaissais, la plupart du temps mais, de temps en temps, de nouveaux épisodes inconnus s’intercalaient, donnaient une nouvelle interprétation à l’histoire de la vie de maman.
En fait, depuis le mois de décembre 2011, une nouvelle histoire est en moi, celle de ma mère. Cette histoire est arrivée à moi par l’intermédiaire d’une sordide histoire d’escroquerie concernant la maison de mes ancêtres et j’ai commencé à écrire l’histoire de ma mère et c’est ce travail nouveau, inattendu, qui m’a fait arrêter l’histoire que j’écrivais auparavant, celle de la grève, la pièce de théâtre que j’avais publiée sur mon blog. La vie nous fait sans arrêt changer d’histoire et rien ne semble jamais vouloir s’achever. C’est l’inachèvement des histoires de notre vie qui nous empêche d’aller au bout de nos œuvres…nos œuvres (les miennes en tout cas) et nos vies sont tellement imbriquées l’une dans l’autre !….
En même temps, une autre histoire était en cours dans ma vie de couple, celle qui concernait mon compagnon qui n’avait plus de travail et cette histoire-là, elle a commencé en janvier 2012. J’ai d’abord laissé cette histoire suivre son cours sans agir et puis, j’ai glissé une idée à mon compagnon, celle de créer notre entreprise…et une nouvelle histoire s’est mise en place dans notre vie et cette nouvelle histoire a créé une nouvelle idée d’œuvre, un guide touristique que j’écris et dessine depuis le mois de mars pour pouvoir avoir un support pour la création d’entreprise à laquelle je pousse mon compagnon…nouvelle idée qui me vient une fois de plus de la vie même et qui m’empêche de continuer mes travaux précédents laissés en suspens pour être, peut-être, bientôt, dès que j’en aurai le temps, repris et achevés. Voilà, chers amis, comment on en arrive à toujours créer de nouveaux débuts d’œuvres sans jamais parvenir à les achever. Tout est en mouvement tout le temps parce que la vie, elle-même, est en mouvement tout le temps même si elle semble, la plupart du temps, n’être qu’une suite de jours qui se ressemblent.