le chapitre de la route
Voici mon texte concernant le chapitre de la route. La route reliant la commune à la grande ville "B" a été achevée en 1976. Jusque là, les habitants vivaient sans voitures et conservaient des habitudes de vie qui remontaient aux origines de la fondation de la commune (1636). Dans mon texte, j'ai remplacé les noms de villes par des initiales de façon à ne pas livrer dès avant la publication, tout mon travail....
Pendant trois siècles, les habitants de X ont vécu entre mer et montagne, sans route autre que la voie maritime, pour se rendre dans le reste de l'île. Ils étaient comme les habitants d’une île dans une île, isolés du monde extérieur.
Adossés aux Monts Caraïbes qui forment derrière eux une barrière difficile à franchir, les habitants de X ont pour horizon la mer Caraïbe et l’Océan Atlantique qui, jusqu’à quelques années en arrière, leur fournissaient une nourriture abondante. Et dans les jardins et la montagne, ils ont longtemps cultivé du maïs, du manioc, des ignames « En bas bon », élevé des moutons et des cabris et cueilli des fruits.
Les siècles d’isolement ont permis aux habitants d’entretenir des traditions, des savoir-faire, un imaginaire qu’ils se sont appropriés à partir d’un héritage varié et riche reçu de leurs divers ancêtres français ou africains et aussi des habitants qui les avaient précédés, les Caraïbes (ou Tainos) que les français avaient impitoyablement chassés en 1636.
La démographie est assez bien connue grâce à des dénombrements de population précoces. La population (48 habitants en 1664) a régulièrement augmenté pour atteindre 1200 habitants en 1796. Après une stagnation au XIXème, elle a culminé à 1600 habitants en 1936 puis, s’est mise à diminuer pour n’être plus que de 1080 habitants en 1954. La courbe de croissance remonte à partir de 1982.
Dans la deuxième moitié du XXème siècle, le mode de vie des habitants de X semblait attendre un changement. L’autarcie ne suffisait plus à l’épanouissement de la population. L’isolement était désormais perçu comme un retard, une souffrance. Les nouvelles générations risquaient de rêver d’une autre vie, d’être attirées par la métropole ou du moins les grandes villes de l'île. La ville de X n’a pu entrer dans la modernité en même temps que ses voisines B et T en raison de son enclavement ; et l’indicateur qu’est le recensement de population révélait cette réalité. Il fallait sortir de l’isolement.
Au milieu du XXème siècle, la route venant de T était carrossable. Elle fut bitumée jusqu’à l’église en 1957. Un transport collectif X – T – B s’est mis en place mais pour aller directement de X à B (qui n'est maintenant qu'à 8 km), il fallut attendre la fin des années soixante-dix. Le "Chemin Départemental", une fois achevé pour la section X - B a alors permis aux habitants de X de se rendre à B en très peu de temps (un quart d’heure aujourd’hui).
La commune de X change alors son mode de vie. Si elle est de nos jours encore tournée vers la ville de T, le chef-lieu de canton dont elle dépend, elle se sent surtout proche de B (chef lieu de l'île). B est la ville où se rendent presque quotidiennement les habitants de X. On y travaille, on y fait ses courses, on y emmène ses enfants au lycée et au collège. L’autarcie n’est plus la seule alternative. Et les jardins si riches et variés ne vont pas tarder à être remplacés par des constructions et à faire, petit à petit, de X une ville où l’on dort alors qu’on va chercher à B sa subsistance, ses soins, son confort, son avenir.
illustr ations :
1. Le bus de X, jusque dans les années soixante-dix, était assez pittoresque. Il était formé d’une cabine de camion de la fin de la guerre et d’une construction en bois fixée sur le châssis, pour transporter les passagers.
2. Avant la construction de la route, les habitants de X avaient l’habitude de se rendre à la plage de P. F., au pied de la falaise. Les canots pouvaient se frayer un chemin entre les écueils et se mettre à l’abri dans l’anse. Sur ce site, se trouve à présent le restaurant de la falaise. La route fait maintenant barrage à l'ancienne anse où entraient les canots.
3. En G., les jeunes filles faisaient leur lessive dans les rivières jusque dans les années 1950-1960. A X, c’était souvent à la rivière B. Elles y allaient à pied (4 km du bourg) en empruntant le chemin départemental qui a été bitumé en 1954.