Les Petits mouchoirs. Merci Guillaume Canet.
J’ai vu les Petits mouchoirs sur Canal Plus la semaine dernière.
J’en parle parce que c’est un bon film avec un bon scénario qui, sur le plan technique, obéit bien aux règles que j’ai apprises lors de mon stage d’écriture théâtrale.
J’en parle aussi parce que c’est un film qui me touche particulièrement, qui, une fois que j’arrête d’y penser sur le plan intellectuel (la technique d’écriture etc) s’adresse directement à mon inconscient, à mes souvenirs, à ce qui m’a construite telle que je suis.
Ce n’est pas la première fois que je voyais ce film. La première fois que je l’ai vu, c’était chez mon fils. Il en avait un enregistrement. J’ai dit alors à mon fils que j’aimais beaucoup ce film et je lui ai parlé du personnage qui jouait Jean-Louis, le gars des huîtres, celui dont j’avais déjà vu la marionnette dans les Guignols de Canal plus. J’avais vu la marionnette de Jean-Louis des Petits mouchoirs avant d’avoir vu le film.
J’ai dit à mon fils : « si ça se trouve, c’est un gars que je connais, ce « gars des huîtres ». Il a l’air d’avoir à peu près mon âge et quand on était au lycée, il y avait parmi les internes beaucoup d’élèves qui venaient du Cap Ferret et en particulier, des fils d’ostréiculteurs."
Quelques jours plus tard, j’étais chez mon frère. Il me parle de Christian, un copain à nous qui avait eu un accident de voiture deux ou trois semaines auparavant. Il était mort sur le coup. Mon frère était allé à son enterrement et avait retrouvé, à l’occasion de cet enterrement, des gens qu’on avait connus il y a plus de trente ans, à l’époque où on passait nos vacances d’été avec les surfers de Lacanau. Christian était un gars de notre village mais on le voyait surtout à Lacanau. C’était pas tout près, Lacanau. C’était bien à 30 km. Mais on y allait tous les Week-ends en été. On s’emmerdait sur cette plage mais on était dans le groupe le plus frimeur et le plus dominant de Lacanau. Pour s’occuper, après d’interminables séances de plage à regarder les vagues et à écouter les commentaires des copains surfers sur la qualité de ces vagues, on allait boire des bières. Jusque tard dans la nuit. On dormait chez le père d’un copain de mon frère et on repartait chez nous le lendemain.
En dehors de la consommation de bières, de quelques séances de bain de mer et de pratique de surf (certains le pratiquaient réellement), tout ce beau monde s’occupait à draguer. Ça voulait dire, en ce qui me concernait, que je passais mon temps à « porter la chandelle », c’est-à-dire que je regardais les autres draguer. Les filles du groupe étaient toutes de magnifiques « surfer-girls » admirablement bronzées, les cheveux longs, décolorés pas la mer et le soleil, belles et sûres d’elles. Moi, pour appartenir au groupe, je n’avais pas besoin d’avoir ce physique de rêve puisque j’étais la sœur de quelqu’un. Mais comme je ne faisais pas partie de celles qu’on draguait, je m’emmerdais ferme. Ça ne veut pas dire que j’ai un mauvais souvenir de cette époque. S’emmerder et porter la chandelle fait partie de l’adolescence et finalement, en dehors des enfances marquées par des sévices réels, j’imagine que tout ce qui se passe dans l’enfance et l’adolescence reste, dans nos souvenirs, quelque chose d’agréable parce que ça appartient à une époque où on était plus jeune et plus insouciant que dans notre vraie vie d’adulte….quelque chose comme ça.
Christian était un vrai surfer, un vrai amoureux de la mer. Il était grand, très beau, très sportif et son amour de la mer et du surf était tel que la mer est devenue son lieu de vie professionnelle. Christian est devenu, plus tard, le Maître nageur sauveteur en chef de Lacanau.
A son enterrement, mon frère a donc retrouvé certains de nos amis surfers. Les déesses blondes et bronzées, les surfers girls de la fin des années soixante-dix étaient devenues des mamies quinquagénaires un peu grosses... Mais les revoir trente ans après, ça vous ramène automatiquement à vos souvenirs.
Et en écoutant mon frère parler d’enterrement d’un ami et de retrouvailles d’amis anciens et de vacances à la plage, ça m’a fait penser au film. Je dis à mon frère. « Tiens, j’ai vu un film qui s’appelle Les Petits mouchoirs…. »
Il me répond : « Ah ! Tu l’as vu ! Tu sais que c’est Joël Dupuch qui joue l’ostréiculteur ! » J’hésite un peu. Il ajoute « tu te souviens de Joël Dupuch ? un interne….Un rouquin menu… Il jouait dans la soirée des internes…. »
A ce moment-là, un flux de souvenirs m’envahit. La soirée des internes…La célèbre soirée des internes…Oui, les Petits mouchoirs, ça me ramène à l’ensemble des souvenirs de cette époque : la plage à Lacanau, le lycée avec la soirée des internes où se produisaient tous ceux qui avaient envie de se produire en spectacle, le lycée, les internes que nous étions, infiniment moins nombreux que les externes et tellement reconnaissables parce que nous étions ploucs, enfants d’agriculteurs, de viticulteurs, d’ostréiculteurs, venus du Médoc, du Cap Ferret ou de la région de La Réole. On était deux ou trois cent filles. Autant de garçons. Notre lycée était un ancien château du XVIIIème siècle situé dans un parc arboré. Nous ne nous rendions pas compte de la chance que nous avions à vivre dans un environnement aussi beau. Il y avait des centaines de cachettes qui étaient pour la plupart des lieux de rendez-vous amoureux. Car les internes, filles et garçons vivaient dans le même lieu et n’étaient séparés que pour aller dans les salles d’études puis dans les dortoirs. Après le repas du soir, dans la demi heure qui précédait le moment où l’on devait rejoindre nos salles d’études respectives puis nos dortoirs respectifs, les garçons venaient dans le secteur des filles. Ceux qui avaient une guitare, jouaient et chantaient devant la salle d’étude des filles de terminale. Ils étaient entourés d’une nuée d’admiratrices. Il faut dire que l’occupation principale des internes était la drague. Pas les études. La drague. Les études, c’était le côté désagréable de notre présence dans ce lieu. Nous étions là, surtout, pour draguer.
La soirée des internes avait lieu dans le foyer des garçons, deux ou trois fois pas an je crois…Ou alors seulement juste avant les vacances de noël. Je ne me souviens pas. C’était un spectacle fait par les élèves pour les élèves. Pas un truc organisé par les profs. Juste un truc d’élèves. Certains chantaient. D’autres jouaient un sketch. Un élève présentait les différentes productions, les différents spectacles. J’aurais bien aimé faire quelque chose mais bien sûr, je n’ai jamais rien fait. J’étais timide et paresseuse. N’empêche qu’en tant que spectatrice, j’en ai gardé une trace, de cette incroyable organisation. C’est quelque chose qui m’a marquée durablement, qui m’a formée.
Nous disons souvent entre nous (mon frère et mes sœurs) que nos années d’internat nous ont souillés. Que si nous n’avions pas été internes, nous aurions certainement été de bons élèves, qu’on n’aurait pas redoublé, qu’on aurait fait de meilleures études…
Pourtant, en y repensant, je me dis que ces années, même si elles ont été des années de perdition car non seulement nous n’avons pas travaillé comme nous aurions dû le faire mais aussi nous avons appris à boire de l’alcool et à fumer, ces années ont créé quelque chose en nous, une forme de culture, notre culture à nous et c’est un peu de ça que j’ai retrouvé dans le film des Petits mouchoirs, dans le groupe d’amis qui se retrouvait au Cap Ferret, dans la morale simple et naturelle de Jean-Louis (Joël Dupuch) l’ostréiculteur…Notre lycée où nous étions internes ne nous a pas apporté ce que nous étions venus y chercher mais il n’a pas forcément fait de nous des ruines, des déchets par rapport à ce que nous aurions pu être….Notre lycée a fait de nous des gens qui peuvent se reconnaître dans le film « les Petits mouchoirs », des gens qui se sentent totalement solidaires avec Joël, notre ancien camarade d’internat qui, non seulement énonce dans le film une philosophie qui l’a amené à devenir une marionnette des Guignols mais aussi a fait de lui quelqu’un qui a réalisé tous ses rêves : être ostréiculteur et acteur…acteur dans son propre rôle.