Il s'appelait Pierrot.
Jeudi matin, dans le quartier que je traverse le matin à pied pour aller à mon travail, un homme s’est donné la mort. Ce matin-là, je n’étais pas à pied. Mon doudou m’avait accompagnée en voiture (il le fait chaque fois que c’est compatible avec ses horaires de travail). C’est à peu près à l’heure où on est passés que le monsieur s’est tué mais son corps n’a été découvert que dans le milieu de la matinée. Mes collègues et moi avons entendu les pompiers. On a su plus tard ce qui était arrivé.
Il s’agit d’un homme d’environ soixante-dix ans, très connu dans les environs. Il était issu d’une des familles les plus riches de la commune. Mais il ne vivait pas dans le même monde que nous. Il vivait dans un monde dépourvu de toute technologie moderne. Au point qu’il n’était pas habillé. Personne ne l’a jamais vu habillé autrement que d’un short, un simple short bleu. Je le voyais le matin entre six et sept heures du matin, presque nu, s’occuper des végétations qui poussaient le long de la route, couper des herbes avec son coutelas. Souvent, ses chiens étaient assis sur les marches de l’entrée du jardin. Ils l’attendaient. Quand ils le voyaient arriver, ils venaient à sa rencontre. Quand le jeune homme qui l’a découvert (un jeune homme qui voulait lui acheter du jus de canne) est arrivé, il a trouvé le monsieur couché par terre et ses chiens à côté de lui. Il a alerté les voisins. C’est à ce moment-là qu’on a trouvé le fusil à côté de lui et le mot.
Ce matin, j’étais à pied. Je pensais beaucoup au monsieur quand je suis arrivée dans sa rue. J’ai regardé son jardin envahi d’herbes et d’arbres. De loin, on dirait une petite forêt. La maison semble recouverte par les excès de végétation non entretenue du jardin.
L’entrée de la maison était fermée par la grille et les chiens n’étaient pas là. Il y avait un bouquet de fleurs dans un vase et une dizaine de bougies. Sur la grille, il y avait un écriteau propre, neuf avec une énorme faute « FERMER POUR CAUSE DE DECES ». Je me suis approchée et je suis restée là pour me recueillir. Sur la maison, il y a un petit panneau sur lequel il y a écrit avec des lettres presque effacées par le temps « JUS DE CANNE ». Le monsieur vivait de son commerce de jus de canne. Il pressait le jus avec un pressoir manuel et vendait son jus, peut-être pour payer les impôts de ses immenses propriétés qu’il avait abandonnées depuis plus de trente ans et sur lesquelles se sont installés des squatters qui ont construit leurs maisons.
Une dame est arrivée avec une bougie. C’était la voisine, celle que l’on avait appelée au moment de la découverte du corps. C’est elle qui m’a raconté ce que j’ai écrit plus haut sur ce qui s’est passé jeudi. Elle m’a dit que des autopsies étaient en cours. Que l’enterrement aurait lieu dans la semaine. La seule famille du monsieur est constituée de deux ou trois nièces qui n’habitent pas là.
J’ai demandé où étaient les chiens. La dame m’a répondu qu’elle les avait pris chez elle mais qu’il y avait aussi des dizaines de chats….J’ai demandé comment allait le chien jaune, celui qui aimait tant son maître. Elle m’a dit qu’il était malheureux, qu’il hochait tristement la tête quand on lui parlait.
Avec la mort de ce monsieur, il y a un monde qui vient de disparaître. Son monde. Mais aussi, une partie du nôtre.