Tableau VII (version provisoire)
Le titre de ma pièce est « Dans un jardin » (titre provisoire). Le Tableau VII que vous allez lire est le tableau du jardin. Il décrit un moment de bonheur, de rêve, de créativité, de nostalgie et d’évocation des souvenirs d’enfance et des idéaux de la jeunesse. La scène de rêve est nécessaire dans ce type d’histoire et vous verrez, dans les films, il y a presque toujours une scène dans laquelle les personnages partagent des rêves ou des souvenirs d’enfance. C’est donc un moment important de ma pièce. Je ne pouvais pas faire l’impasse d’un tel moment. D’autant plus que cette scène permet d’agrandir l’horizon et que, dans le mouvement de ma pièce, il y a une idée d’agrandissement du regard que les personnages (et surtout Mona) portent sur le monde qui les entoure. On est bien loin des soucis dans lesquels Mona a l’habitude d’être engluée.
On est loin aussi de la grève, semble-t-il, pendant qu’on rêve à ce qu’était le jardin et à ce qu’auraient pu être les vies des uns et des autres. En réalité, non, on n’est pas loin de la grève, on est même bien dans le sujet. Car la grève, c’est le moment où plus rien ne fonctionne dans la société. Mais puisque rien ne fonctionne dans la société, chacun va avoir recours à son imagination et à ce qu’il a sous la main pour pouvoir s’en sortir.
J’ajoute que les personnages sont désormais ensemble, en famille, réunis autour de projets communs, de souvenirs communs. Même si Mona a tendance à jouer perso, à rester dans son rêve à elle et à ne pas toujours écouter les appels des autres (de Charles en particulier, qu’elle a tendance à isoler).
Dans un jardin tableau VII
Dans le jardin et la galerie. Charles et Nico sont assis sur les marches de la galerie. A côté d’eux se trouvent deux paniers pleins de calebasses et noix de cocos. Charles tient dans ses mains une demi calebasse qu’ils observent tous deux.
CHARLES
Un bol.
NICO
Une théière.
CHARLES
Et le bec verseur ? et l’anse ?
NICO
On bricole une mini calebasse pour qu’elle devienne un bec verseur…?
CHARLES
Mouais
NICO
Un vide poches
CHARLES
Une boîte à épices
NICO
Une lampe
CHARLES
Une lampe ?
NICO
Désignant la calebasse.
Ça, ça serait le pied de la lampe et on ferait un trou au milieu pour y mettre l’ampoule et à l’intérieur, il y aurait le système électrique et le fil sortirait par en bas. Et au dessus, on mettrait un système de fils de fer pour faire tenir l’abat-jour. L’abat-jour, ça serait des lamelles de calebasse disposées de façon à laisser passer la lumière...
CHARLES
Très bonne idée. On pourra faire une très jolie lampe avec celle-ci.
Entre Mona (par le côté "galerie")
MONA
Qu’est-ce que vous fabriquez ?
NICO
Une lampe.
MONA
Une lampe avec …Cette calebasse ? Tu ne veux pas dire …plutôt….Un bougeoir ?
NICO
Avec une bougie ? Non, ce n’est pas possible !Si on fait un abat-jour avec des lamelles de calebasses et qu’on allume une bougie au milieu….On risque de mettre le feu à toute la calebasse….
CHARLES
Je pense que ta mère pensait au fait qu’il n’y a pas d’électricité en ce moment…
MONA
Oui. J’ai l’esprit pratique. Mais en y réfléchissant, on n’a pas non plus de bougies. Je fais ce que je peux pour récupérer la cire des bougies consumées pour faire d’autres bougies avec mais …mon stock de cire ne fait que diminuer…
CHARLES
Mon grand-père faisait des torches avec la résine d’un arbre. Il m’emmenait dans la forêt quand j’étais petit, dans les hauteurs, sur le morne….
NICO
Et si on faisait un bougeoir avec une noix de coco ? J’ai des noix de coco aussi.
MONA
Elles viennent d’où, toutes ces calebasses ?
CHARLES
Du jardin de Tante Joséphine. L’arbre à calebasses est derrière sa maison. On le voit pas d’ici.
MONA
Tu as cueilli toutes ses calebasses ? Et si elle revenait ? Elle serait fâchée de voir son arbre vide, non ?
CHARLES
Quand une calebasse est mûre, elle doit être cueillie rapidement.
MONA
Qu’est-ce qu’il y a d’autres comme arbres, dans ce jardin ? Je suis jamais allée plus loin que la barrière…
CHARLES
Y avait pas de barrières ni de barbelés autrefois. Nico et moi, on est passés par-dessus la barrière pour aller chercher les calebasses. Et on fait pareil pour les autres fruits. Je le connais par cœur, ce jardin, tu sais, c’était mon terrain de jeu quand j’étais petit. Il n’y avait ni barrières, ni aucune des maisons que tu vois d’ici, même pas la mienne. Le jardin appartenait à tout le monde et personne ne pensait à revendiquer une partie du jardin ou une autre. Personne ne pensait, à l’époque, que la terre pouvait avoir un prix, que les maisons qu’on y construirait vaudraient de l’or….
MONA
C’est normal pour toi puisque tu étais un enfant.
CHARLES
Même chez les adultes, il n’y avait pas cette idée que les terrains pouvaient être vendus pour qu’on y construise des maisons
MONA
Après tout, tu as raison, maintenant que j’y pense, c’était le cas aussi chez moi en France. On allait où on voulait autrefois, dans les terrains vagues, les landes et les forêts sans se demander si ça appartenait à quelqu’un
CHARLES
Tout le jardin était à nous, c’est-à-dire à mon grand-père et à ses frères et sœurs. Les maisons où on vivait, les uns et les autres, étaient plus loin, vers le bourg, du côté de la maison de maman, tu sais…Je t’ai montré où elle habite.
MONA
Oui.
CHARLES
Et là, tout ce qui est devant toi, c’était notre petite forêt, notre terrain de jeux. Il y avait des arbres jusque derrière la maison de ma tante – sauf qu’elle n’était pas encore là, cette maison - et de ce côté-là, ils allaient jusqu’à la mer. A l’emplacement de la maison de tante Joséphine, il semblait impossible qu’un jour on puisse construire un bâtiment parce qu’il y avait une ravine. Pour construire sa maison ma tante a été obligée de la détourner. Et elle a aussi mis le terrain à niveau en utilisant tous les rochers qui étaient là….Parce qu’il y avait plein de rochers qui bordaient le lit de la ravine…. C’était de gros rochers. On se perchait dessus, on s’y couchait comme dans de grands fauteuils. Certains ressemblaient à des toboggans, d’autres à des grottes. Ils nous servaient de cachettes quand on jouait aux cow-boys et aux indiens. On courait tous derrière la barrière de rochers en se visant les uns les autres…en criant « Pan ! Pan ! T’es mort. »
Pendant les vacances, on était tous là, tous les cousins, tous les voisins, à jouer dans notre petite forêt. Et quand on avait faim, on grimpait dans les arbres et on mangeait tous les fruits qu’on trouvait jusqu’à ce que notre ventre soit rempli et qu’on ne puisse plus bouger. On restait alors en haut des arbres, assis sur une grosse branche en attendant d’avoir digéré notre festin. Et le soir, on ramenait à nos mamans les fruits qu’on n’avait pas pu manger. A la fin des grandes vacances, il se mettait à pleuvoir et notre ravine sèche se transformait en rivière et parfois même en torrent jaune, furieux, énorme, qui ramenait dans notre terrain de jeux tout ce qui s’était trouvé sur son passage : de la terre, des branches, parfois même, des animaux morts…Quelques semaines plus tard, la saison cyclonique se calmait et on revenait jouer dans notre jardin après l’école, quand on avait fini nos devoirs.
NICO
Moi aussi, j’ai vécu dans un jardin quand j’étais petit. Dans le jardin de ma grand-mère, en France. Maman, tu faisais des tartes avec les pommes qu’on ramassait et moi, je mangeais les morceaux de pommes au fur et à mesure que tu les coupais et tu n’arrivais pas à finir la tarte et tu me grondais…Et il y avait une cabane dans le gros arbre qui était au milieu du jardin…
MONA
Ce n’était pas vraiment une cabane. On avait juste posé quelques planches sur les plus grosses branches…
NICO
Mais moi, je pensais que c’était une cabane et j’y restais pendant des heures…Maman, à cette époque, tu ne travaillais pas. On était heureux…Pourquoi as-tu voulu partir, quitter le jardin de grand-mère?
MONA
Il fallait que je parte, que je travaille. Je ne pouvais pas rester chez ta grand-mère…
NICO
Pourquoi ? On était vraiment bien…
MONA
Ta grand-mère et moi, on se disputait…J’en avais marre des fois…Je voulais…Ne pas être tout le temps obligée de lui obéir, de faire les choses comme elle le décidait comme si j’étais toujours une petite fille….à 30 ans passés, je ne supportais plus ça…..
NICO
Mais maintenant, tu obéis à d’autres gens….Tu n’aurais pas fait un travail que tu as l’air de détester, si tu étais restée là-bas…
CHARLES
Moi, je n’aurais pas fait ta connaissance…
MONA
Ce travail que je fais, je sais bien que ce n’était pas une bonne idée….En réalité, ce que je voulais, c’était être peintre, écrivain ou photographe…Et d’ailleurs, j’ai failli être journaliste…
NICO
Journaliste ? Tu aurais pu être journaliste ? Pour un vrai journal ?
MONA
Eh bien, j’ai eu le choix entre entrer dans une école de journalisme et accepter un poste à un concours administratif. J’ai été reçue aux deux concours en même temps….
NICO
Et tu as choisi d’être fonctionnaire…
MONA
C’était plus raisonnable.
NICO
Si tu avais été journaliste….Tu aurais pu rencontrer des gens extraordinaires !
CHARLES
Mais moi, tu ne m’aurais pas rencontré.
MONA
Nico ! J’avais un enfant ! Tu étais là, toi. Ça aurait été difficile de m’occuper de toi tout en faisant des études…Et surtout sans argent…
CHARLES
J’étais très bon en foot. Si, à l’époque, il y avait eu des chasseurs de talents, je serais devenu footballer professionnel !
NICO
Waouh ! Imagine ! Toi, journaliste et toi footballer ! Les deux mêmes personnes…Mais avec beaucoup plus de classe !
MONA
Je n’aurais jamais été journaliste du sport !
CHARLES
Aucun espoir de rencontre alors ?
Arrive le voisin
VOISIN
Pa ni limiè en kaz !
MONA
Pas de lumière ?
CHARLES
Il veut dire « pas d’électricité ».
MONA
On est en grève. Ils ont dû couper le courant. S’il n’y a pas d’électricité chez vous, il n’y en a certainement pas chez nous non plus
VOISIN
J’étais en train d’écouter la radio et d’un seul coup, ça a coupé.
NICO
On ne s’en est pas rendus compte, qu’il n’y avait plus d’électricité. On était en train de parler.
VOISIN
Et….Je voulais te demander….T’aurais pas une cigarette ?
MONA
Personne n’a de cigarettes. On est en grève.
VOISIN
A la radio de la Dominique, ils disent qu’y a un trafic
MONA
Vous comprenez l’anglais ?
CHARLES
En Dominique, on parle anglais mais aussi créole
MONA
Ah ! Et ils le font comment leur trafic de cigarettes ?
VOISIN
En canot.
CHARLES
Mon grand-père faisait ça pendant la guerre…
VOISIN
T’as une cigarette ?
MONA
Non. On n’a pas de canot pour aller en Dominique.