vacances inattendues
Mardi 10 février 2009
Imaginez qu'un matin, au lieu de vous lever à cinq heures pour partir de chez vous en voiture avant six heures, vous ne vous levez pas. Vous ne montez pas dans votre voiture. Vous n'avez pas à slalomer entre les coureurs du matin et les nids de poule (eh oui, notre route détruite par Omar et plus ou moins réparée est pleine de trous de plus en plus profonds) et vous n'allez pas au bureau. Imaginez vous que ce matin-là vous restez à la maison et buvez tranquillement votre café avec votre chéri. Bon, d'accord, il n'y a plus de corn flakes mais il y a encore du café et même du thé. Imaginez que vous buvez votre café sur les marches de la maison en face d'un énorme arbre à pain sous lequel une poule et ses six poussins bruyants cherchent à manger. Bon. Vous n'avez pas de corn flakes mais vous allez bien trouver à manger pour la minuscule armée qui vient jusque sur les marches crier famine. Des nouilles feront l'affaire. Ils adorent.
Imaginez qu'ensuite, vous allez faire votre petite marche jusqu'à la poste (dernier service encore ouvert) et la superette locale. Bon. C'est vrai qu'il n'y plus rien dans les rayons de frais, même pas de pommes de terre dans le rayon à légumes mais il y a encore des nouilles à la maison.
Imaginez que l'après- midi, après avoir dessiné votre projet de livre pendant deux ou trois heures, vous allez à pied à la plage, certes détruite par le cyclone mais ça reste une plage. Imaginez que vous vous baignez dans une mer si claire que vous voyez les poissons nager entre les rochers juste sous vos pieds. Au-dessus de votre tête des pélicans planent et d'un seul coup tombent en vrille dans la mer pour attraper des poissons. Pendant que vous vous séchez au soleil, un iguane se glisse derrière vous. Il profite lui aussi du soleil. Imaginez vous que le lendemain, vous faites la même chose et le jour d'après encore la même chose. Mais vous n'êtes pas en vacances. Vous êtes comme en vacances sans être en vacances. Vous ne savez pas quand ces vacances se termineront. Des vacances totalement imprévues, totalement paisibles. Et peut-être que vous recevrez quand même votre salaire à la fin du mois. Et peut-être que vous aurez quand même droit à des vacances planifiées.
C'est un peu comme si le temps s'était arrêté. Vous avez à peu près la même sensation qu'un enfant qui souhaiterait chaque matin que son école brûle.
Et si, un matin, on apprenait que l'école a vraiment brûlé et qu'on est en vacances de façon inattendue ? Si vous étiez dans cette situation, vous les accepteriez avec joie, ces vacances inattendues ? Ou non ? Faut-il faire semblant de ne pas apprécier ce que l'on a toujours souhaité en silence, en rêve, en secret ?
Mercredi 11 février
Ce matin, à sept heures (je me réveille de plus en plus tard), les six poussins criaient déjà devant la maison. Je me suis dépêchée de nourrir les petits becs affamés avec les nouilles que j'avais préparées pour eux hier soir. Ensuite, je suis allée à la supérette à pied. Je me trouvais alors dans la même position que les poussins, essayant d'être parmi les premiers clients à pouvoir s'approcher du seul lieu nous fournissant de la nourriture. Oui. Nous sommes dépendants. Il n'y a toujours pas d'oeufs à la supérette mais il y avait quand même des pommes de terre et des oignons. J'ai affiché ma petite offre de cours d'anglais et de français. Il n'y a plus d'école depuis près d'un mois. Si les mères veulent vraiment faire quelque chose pour leurs enfants (comme elles le disent à la radio) elles me téléphoneront. La supérette est l'endroit où toute la ville va obligatoirement depuis que les supermarchés ont fermé. J'ai bien fait d'aller tôt à la supérette. Après, il a plu abondamment.
Jeudi 12 février
Ce matin, Poule grise est entrée dans la maison quand j'ai ouvert la porte. Je l'ai repoussée car il ne faut pas exagérer. Il y a certaines limites à respecter. La joyeuse et exigeante petite famille continue de vivre sa vie sans évènements majeurs mais le coq solitaire - nous l'appellerons Jean Sans Terre pour le distinguer du coq légal que nous nommerons Richard Coeur de Lion - est de plus en plus présent. Il vole systématiquement les nouilles que j'envoie à Poule grise et à ses poussins en utilisant des techniques de terreur viles et dégradantes. Et il n'est pas seulement voleur. Bien souvent, il s'approche sournoisement du groupe en tournant autour du jardin et, dès que Poule grise a le dos tourné, il lui saute dessus pour la violer. Quand Richard Coeur de Lion est là, l'ordre et la morale règnent sous l'arbre à pain. Mais Richard Coeur de Lion n'est pas toujours là. Je pense qu'il faut tordre le cou de Jean Sans Terre et le mettre à la casserole. Par ces jours de famine où les rares nourritures carnées sont de plus en plus chères je trouve bien dommage de dépenser beaucoup d'argent quand on a ce qu'il faut sous l'arbre à pain. J'ai emmené une dame à Rivière Sens ce matin et nous sommes allées à la boucherie où il y avait quelques coqs et dindes à vendre. J'ai acheté un demi coq à 9 euros le kilo (y compris la patte que je ne mangerai pas). 15 euros le demi coq alors que nous avons sous l'arbre à pain un coq errant qui embête tout le monde.... Le problème, c'est qu'il faut arriver à l'attraper. Richard Coeur de Lion et son gynécée appartiennent à quelqu'un. Donc, bien sûr, il est hors de question de les toucher (nous serions même dans l'illégalité) mais Jean sans Terre n'appartient à personne. C'est un coq errant : rien ne s'oppose à ce que nous le mangions. Rien ne s'y oppose mais il faut quand même arriver à le courser.
Dans le monde qui vit à l'ombre de l'arbre à pain, l'évènement le plus marquant de la journée a été la capture du petit iguane vert par le chat orange et blanc. Poule grise et ses enfants ont assisté à cette scène qui, il faut le préciser, n'était pas très violente. Aucune effusion de sang. Le chat a simplement attrapé l'iguane par le cou et l'a amené dans un endroit caché comme une chatte aurait transporté son chaton. Rien de plus. C'est la deuxième fois que je vois le chat orange et blanc rôder près de l'arbre à pain. Il faut que je me méfie de lui : les chiens errants ne sont pas les seuls à représenter un danger pour les poussins.
Tels sont donc les évènements du jardin. À l'intérieur de la maison, la vie est toujours la même : nous continuons d'être en grève nous disent la télé et la radio.
Imaginez qu'un matin, au lieu de vous lever à cinq heures pour partir de chez vous en voiture avant six heures, vous ne vous levez pas. Vous ne montez pas dans votre voiture. Vous n'avez pas à slalomer entre les coureurs du matin et les nids de poule (eh oui, notre route détruite par Omar et plus ou moins réparée est pleine de trous de plus en plus profonds) et vous n'allez pas au bureau. Imaginez vous que ce matin-là vous restez à la maison et buvez tranquillement votre café avec votre chéri. Bon, d'accord, il n'y a plus de corn flakes mais il y a encore du café et même du thé. Imaginez que vous buvez votre café sur les marches de la maison en face d'un énorme arbre à pain sous lequel une poule et ses six poussins bruyants cherchent à manger. Bon. Vous n'avez pas de corn flakes mais vous allez bien trouver à manger pour la minuscule armée qui vient jusque sur les marches crier famine. Des nouilles feront l'affaire. Ils adorent.
Imaginez qu'ensuite, vous allez faire votre petite marche jusqu'à la poste (dernier service encore ouvert) et la superette locale. Bon. C'est vrai qu'il n'y plus rien dans les rayons de frais, même pas de pommes de terre dans le rayon à légumes mais il y a encore des nouilles à la maison.
Imaginez que l'après- midi, après avoir dessiné votre projet de livre pendant deux ou trois heures, vous allez à pied à la plage, certes détruite par le cyclone mais ça reste une plage. Imaginez que vous vous baignez dans une mer si claire que vous voyez les poissons nager entre les rochers juste sous vos pieds. Au-dessus de votre tête des pélicans planent et d'un seul coup tombent en vrille dans la mer pour attraper des poissons. Pendant que vous vous séchez au soleil, un iguane se glisse derrière vous. Il profite lui aussi du soleil. Imaginez vous que le lendemain, vous faites la même chose et le jour d'après encore la même chose. Mais vous n'êtes pas en vacances. Vous êtes comme en vacances sans être en vacances. Vous ne savez pas quand ces vacances se termineront. Des vacances totalement imprévues, totalement paisibles. Et peut-être que vous recevrez quand même votre salaire à la fin du mois. Et peut-être que vous aurez quand même droit à des vacances planifiées.
C'est un peu comme si le temps s'était arrêté. Vous avez à peu près la même sensation qu'un enfant qui souhaiterait chaque matin que son école brûle.
Et si, un matin, on apprenait que l'école a vraiment brûlé et qu'on est en vacances de façon inattendue ? Si vous étiez dans cette situation, vous les accepteriez avec joie, ces vacances inattendues ? Ou non ? Faut-il faire semblant de ne pas apprécier ce que l'on a toujours souhaité en silence, en rêve, en secret ?
Mercredi 11 février
Ce matin, à sept heures (je me réveille de plus en plus tard), les six poussins criaient déjà devant la maison. Je me suis dépêchée de nourrir les petits becs affamés avec les nouilles que j'avais préparées pour eux hier soir. Ensuite, je suis allée à la supérette à pied. Je me trouvais alors dans la même position que les poussins, essayant d'être parmi les premiers clients à pouvoir s'approcher du seul lieu nous fournissant de la nourriture. Oui. Nous sommes dépendants. Il n'y a toujours pas d'oeufs à la supérette mais il y avait quand même des pommes de terre et des oignons. J'ai affiché ma petite offre de cours d'anglais et de français. Il n'y a plus d'école depuis près d'un mois. Si les mères veulent vraiment faire quelque chose pour leurs enfants (comme elles le disent à la radio) elles me téléphoneront. La supérette est l'endroit où toute la ville va obligatoirement depuis que les supermarchés ont fermé. J'ai bien fait d'aller tôt à la supérette. Après, il a plu abondamment.
Jeudi 12 février
Ce matin, Poule grise est entrée dans la maison quand j'ai ouvert la porte. Je l'ai repoussée car il ne faut pas exagérer. Il y a certaines limites à respecter. La joyeuse et exigeante petite famille continue de vivre sa vie sans évènements majeurs mais le coq solitaire - nous l'appellerons Jean Sans Terre pour le distinguer du coq légal que nous nommerons Richard Coeur de Lion - est de plus en plus présent. Il vole systématiquement les nouilles que j'envoie à Poule grise et à ses poussins en utilisant des techniques de terreur viles et dégradantes. Et il n'est pas seulement voleur. Bien souvent, il s'approche sournoisement du groupe en tournant autour du jardin et, dès que Poule grise a le dos tourné, il lui saute dessus pour la violer. Quand Richard Coeur de Lion est là, l'ordre et la morale règnent sous l'arbre à pain. Mais Richard Coeur de Lion n'est pas toujours là. Je pense qu'il faut tordre le cou de Jean Sans Terre et le mettre à la casserole. Par ces jours de famine où les rares nourritures carnées sont de plus en plus chères je trouve bien dommage de dépenser beaucoup d'argent quand on a ce qu'il faut sous l'arbre à pain. J'ai emmené une dame à Rivière Sens ce matin et nous sommes allées à la boucherie où il y avait quelques coqs et dindes à vendre. J'ai acheté un demi coq à 9 euros le kilo (y compris la patte que je ne mangerai pas). 15 euros le demi coq alors que nous avons sous l'arbre à pain un coq errant qui embête tout le monde.... Le problème, c'est qu'il faut arriver à l'attraper. Richard Coeur de Lion et son gynécée appartiennent à quelqu'un. Donc, bien sûr, il est hors de question de les toucher (nous serions même dans l'illégalité) mais Jean sans Terre n'appartient à personne. C'est un coq errant : rien ne s'oppose à ce que nous le mangions. Rien ne s'y oppose mais il faut quand même arriver à le courser.
Dans le monde qui vit à l'ombre de l'arbre à pain, l'évènement le plus marquant de la journée a été la capture du petit iguane vert par le chat orange et blanc. Poule grise et ses enfants ont assisté à cette scène qui, il faut le préciser, n'était pas très violente. Aucune effusion de sang. Le chat a simplement attrapé l'iguane par le cou et l'a amené dans un endroit caché comme une chatte aurait transporté son chaton. Rien de plus. C'est la deuxième fois que je vois le chat orange et blanc rôder près de l'arbre à pain. Il faut que je me méfie de lui : les chiens errants ne sont pas les seuls à représenter un danger pour les poussins.
Tels sont donc les évènements du jardin. À l'intérieur de la maison, la vie est toujours la même : nous continuons d'être en grève nous disent la télé et la radio.
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