une île paradisiaque
Alors ? Qu'est-ce que je pense vraiment de tout ce qui se passe sur mon île de rêve ? Est-ce que je vais continuer de parler de poules et de coqs comme si je vivais dans un paradis, abritée par le feuillage d’un arbre à pain de plus en plus généreux et sécurisant ? Nous arrivons à un moment de l'histoire de la grève où des choses plus graves peuvent se passer. Les gentils manifestants qui répètent "on est gentils, on manifeste dans le calme" sont-ils vraiment les gentils ? Le camp adverse dans lequel on peut mettre l'Etat, les riches entrepreneurs et d'autres gens ou institutions moins bien définis, sont-ils les méchants ?
Il y a eu hier des petites guerres à un autre bout de l’île : on jette des cailloux, on se bouscule, il y a des coups de matraque qui sont donnés. Qui a commencé ? Qui a continué ?
Il y a des objets qui sont amassés sur les routes pour faire des barrages, les poubelles ne sont plus ramassées régulièrement, des gens se battent pour une bouteille de gaz, pour un bidon d’essence, les touristes ne veulent plus entendre parler de notre île.
On a faim.
Mon shampoing préféré va bientôt me faire défaut.
Alors, à quoi ça sert tout ça ? Faut-il en arriver à manquer de tout et à se battre parce qu’on manque de tout pour….pour quoi ? Pour se rendre compte que sur notre île, quand les routes sont bloquées, quand les magasins sont vides, on n’est plus capables de manger ? Pour se rendre compte que nous n’avons plus assez de jardins et que nous sommes totalement dépendants ? De quoi sommes-nous dépendants ? De l’arrivée régulière des containers dans notre île et de l’acheminement de leur contenu vers nos supermarchés.
Peut-être que l’objectif réel du mouvement est de nous faire prendre conscience de notre état de dépendance totale. Quand la grève s’arrêtera on aura au moins compris ça. Mais qui l’aura compris en dehors de ceux qui le savaient déjà ?
Notre île est en petit à l’image du monde. La grève que nous vivons nous parle de notre comportement face à la consommation à laquelle nous sommes habitués et à laquelle nous avons si bien habitué nos enfants qu’ils sont certainement ceux qui souffrent le plus de la situation. Est-ce qu’ils souffrent de ne pas aller à l’école ou de ne plus avoir de coca ? Je ne sais pas car je n’ai plus d’enfants à la maison. Pendant les quelques jours où je suis restée chez moi sans aller au bureau, sans toucher à ma voiture, j’ai essayé d’apprendre à vivre comme quelqu’un qui ne vivrait dans cette île que pour le bonheur d’y vivre. D’accord, on n’a rien à manger ou presque (j'ai encore une vingtaine de boîtes de conserve, de l'eau et des nouilles) mais, en dehors du manque de nourriture, on est plutôt bien, sur notre île, quand on arrête de s’agiter. Non ?