théâtre : une activité qui ne recherche pas la rentabilité ?
Le théâtre aujourd’hui est une activité qui est complètement à contre courant car elle contredit l’esprit qui régit la société de consommation. En effet, un film qui a été produit avec un énorme budget a un objectif : être vu par des millions et si possible des milliards de personnes (plus la planète s’agrandit en nombre d'individus plus l’espoir de rentabiliser est grand) pour être rentabilisé et même rapporter des sommes considérables à ceux qui l’ont fabriqué. Car les copies ne coûtent presque rien au producteur par rapport à l'investissement de fabrication du film. Comme pour n’importe quel objet de consommation, plus le nombre vendu est important, plus on gagne d’argent.
Alors que le théâtre demande à chaque représentation un nouvel investissement de l’acteur.
La seule rentabilité est alors pour l’acteur de connaître son texte et de le répéter un nombre suffisamment important de fois pour amortir un peu l’apprentissage. L’acteur part alors en tournée répéter ce texte cinq, six fois ou des dizaines de fois, jour après jour devant, à chaque fois, un public de quelques centaines de personnes. Parfois, beaucoup moins. Et il faut que quelqu’un paye ces acteurs, que quelqu’un paye les machinistes et les organisateurs. Le nombre de spectateurs est rarement suffisant pour payer, à prix réel, toute cette peine. A Basse-Terre, pour peu qu’on appartienne à un comité d’entreprise, on ne paye que 12 euros notre place. Sauf quand il s’agit d’un spectacle important avec de grands acteurs venus de France.
Notre prix de place ne correspond donc qu’à une participation.
Le théâtre est subventionné.
Alors, pourquoi continue-t-on de croire au théâtre ? Cela paraît aussi impossible que de croire aujourd’hui au remplissage des églises et à la fin de la crise de vocation des prêtres…
Tout ça pour dire que je suis allée mercredi dernier à un spectacle (dit « de rue ») appelé Embouteillages Caraïbes. C’est un spectacle qui reprend une idée qui a été réalisée en France : dans un espace extérieur au théâtre, on installe des voitures (entre dix et vingt).
Les acteurs prennent place dans ces voitures et jouent un rôle pendant une dizaine ou une vingtaine de minutes. Ils racontent une histoire dont la durée peut correspondre au temps pendant lequel on est bloqué dans un embouteillage : l’acteur d’une voiture téléphone à une amie en racontant ses vacances ; celui d’une autre voiture monologue et, de temps en temps, téléphone à l’amoureuse qui l’attend ; dans une autre voiture, deux amants se disputent ; dans une autre encore, c’est un père et sa fille qui réalisent qu’ils ne vont pas pouvoir profiter de leur journée à la plage et qui racontent une partie de leur vie….
Nous, les spectateurs, nous sommes trois ou quatre, avec eux dans la voiture, et nous écoutons, sans rien dire, leur histoire, comme si nous étions des voyeurs ou des fantômes ou des anges embarqués dans la voiture….
Notre place de spectateurs sortis de nos fauteuils, mêlés à l’activité de l’acteur, nous rend humbles et admiratifs de l’extraordinaire travail de ces gens qui récitent leur texte comme si nous n’étions pas là, alors qu’ils le savent bien que nous sommes là, tout près d’eux, collés à eux au point que, quelquefois, ils nous bousculent (ça nous réveille et nous fait rire). Nous les regardons, nous les écoutons, parfois nous ne les écoutons plus parce que nous nous laissons distraire par les cris d’ autres faux automobilistes dans les autres voitures, des automobiliste qui crient (pour de faux) leur dérangement d’être dans un embouteillage. Et à ce moment-là, l’acteur de notre voiture qui s’est lancé dans une tirade philosophique nous regarde et s’aperçoit peut-être qu’on ne l’écoutait pas – chose peu grave quand on est assis dans un fauteuil loin de l’acteur, mais culpabilisante quand on est à côté de lui…
Et puis son rôle se termine et nous allons écouter un autre rôle pendant que l’acteur que nous avons laissé va jouer son rôle pour trois ou quatre autres spectateurs…
Trois ou quatre spectateurs à chaque fois…Un rôle répété dix ou vingt fois par chaque acteur au cours d’une soirée qui dure deux heures….L’anti-rentabilité totale…Le théâtre happening …Qui coûte beaucoup et ne rapporte rien….L’alter mondialisme fonctionne dans la culture. Continuons d’aller au théâtre. C’est merveilleux.